"Sciences de la vie", ou comment sauver sa peau, par Joy Sorman

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 20/08/2017 à 12H06
La romancière Joy Sorman

La romancière Joy Sorman

© Hermance Triay

L' auteure de "Comme une bête" (Gallimard, 2012) et de "La Peau de l'ours" (Gallimard 2014) revient avec "Sciences de la vie", l'épopée médicale d'une jeune fille pour soigner une maladie mystérieuse provoquant l'hypersensibilité de ses bras, douloureux au moindre contact. La romancière exploratrice poursuit son œuvre singulière, avec un nouveau conte de fée planté dans le réel.

L'histoire : Ninon Moïse est le plus récent maillon d'une famille frappée par une malédiction. Depuis le 16e siècle, toutes les premières nées de la famille Moïse sont touchées par la maladie. Le mal touche tantôt le corps, tantôt l'esprit, parfois les deux. Jamais expliqué, il arrive que le mal disparaisse. Mais souvent l'affliction entrave à jamais la vie de la femme affligée.

Esther Moïse, la mère de Ninon, première née elle aussi, n'a pas échappé au destin de ses ancêtres. Elle est atteinte d''achromatopsie" (absence de vision des couleurs). Bref, elle voit la vie en noir et blanc et supporte mal la lumière. Curieuse, elle a enquêté et consigné dans un cahier toutes les histoires des maladies contractées par les femmes de la lignée depuis les origines.

La "litanie médicale"

Le soir, pour endormir sa fille, Esther lui raconte les extravagantes légendes qui ont marqué leur famille "méthodiquement déglinguée à travers les siècles", depuis Marie Lacaze, premier cas recensé, frappée de "manie dansante" (1518).

Ninon n'en est pas traumatisée. Elle attend un signe de cette maladie qui, elle le sait, ne manquera pas de s'abattre. Elle "fait le guet de son propre corps, sentinelle intérieure". A 17 ans, année de son bac, la catastrophe se déclare au réveil, sans préavis : "le contact des draps est phénoménal, elle ne sent plus que cela, ils pèsent lourd - du plomb – du papier de verre -, ses deux bras douloureux lui semblent énormes, une sensation brutale - folle, impossible, qui ne coïncide avec rien de connu." Le diagnostic tombe quelques semaines plus tard : allodynie tactile dynamique.

Commence alors pour Ninon une croisade. Elle court les médecins, les hôpitaux les acupuncteurs les psychiatres. Musique, tatouage, nuit dans la forêt avec un chamane… Ninon tente tout pour se débarrasser du mal qui l'assaille. Elle espère même mettre un point final à la malédiction qui enchaîne les femmes de sa famille depuis des siècles…

"Réinjecter du hasard"

La jeune fille trouvera-t-elle le salut dans cette "litanie médicale", dans le cabinet d'un psychiatre, ou encore les profondeurs de la nuit en compagnie d'un chamane ? Ce serait trop simple. "Si elle avait été guérie par exemple juste avec une séance chez l'ostéopathe le lecteur se serait dit : Tout ça pour ça ! J'ai voulu réinjecter un peu de hasard dans toute cette surdétermination. Et puis qui sait, Ninon a peut-être menti, ou rêvé. C'est bien ça qui est intéressant, puisque le mal dont elle souffre est invisible aux yeux des autres", note la romancière.

Joy Sorman est une auteure d'immersion, qui aime creuser son sujet à fond. Elle l'avait fait avec le monde de la viande dans "Comme une bête" (Seuil 2012), qui décrivait par le menu, à travers l'expérience d'un apprenti boucher, le monde de la viande : la découpe, la chambre froide, l'abattoir, les rites, n'épargnant au lecteur aucun détail. Dans "La peau de l'ours", la romancière mariait l'homme à l'animal, pour tenter d'en dessiner les frontières.

Elle est comme ça, Joy Sorman : radicale. Une obsession du réel qu'elle conjugue avec l'imagination, bien présente dans ses livres, qui ressemblent aussi à des contes. Avec "Sciences de la vie", la romancière creuse son sillon et explore une fois encore la bête, le corps, la chair, ici à travers la peau, cette écorce sensée protéger contre les agressions extérieures, mais qui pour des raisons mystérieuses ici devient un amplificateur de ces attaques.

Un conte planté dans le réel

"Sciences de la vie" est un roman construit par couches, comme la peau. On y trouve en surface la maladie, la douleur, et toutes les questions qui l'accompagnent : qu'est-ce qu'un corps qui souffre, quelles sont les conséquences sur l'esprit, sur la vie, sur le rapport au monde. Puis une couche un peu plus profonde charriant de nouvelles questions : peut-on se soigner ? Comment ? Faut-il s'en remettre totalement à la science ? Puis, plongeant dans l'hypoderme : qu'hérite-t-on de ses ancêtres ? Comment se débarrasser du poids familial et devenir soi-même ?

Toutes ces questions et bien d'autres encore jalonnent ce roman, qui se lit comme un thriller, saisi que l'on est par la quête de Ninon, et l'écriture organique, accaparante, de Joy Sorman. Car "Sciences de la vie" est avant tout une épopée, un roman initiatique, l'histoire d'une mue, un conte moderne dans lequel l'héroïne parcourt un chemin nécessaire, qui fera d'elle une femme, dans une nouvelle peau, débarrassée des fantômes du passé.
Couverture de "Sciences de la vie", de Joy Sorman
"Sciences de la vie", de Joy Sorman
(Seuil - 266 pages - 18€)

Extrait :

La peau, écorce, pellicule de couenne traversée de nerfs, sensitifs, vaso-moteurs, peuplée de glandes qui secrètent en continu odeurs, sueur, sébum, membrane qui respire, élimine, transpire, produit poils et ongles, émet des phéromones, maintient le corps autour du squelette et des muscles, assure sa verticalité.
La peau qui protège contre les agressions extérieures, filtre les échanges, les influences, capte et transmets les excitations venues d'ailleurs, les aléas du monde, physique et les informations utiles.
La peau à la sensibilité complexe, tactile, thermique, algique, la peau organe vital, jonction entre soi et les autres, la peau qui parle pour nous, mince et vulnérable, souple et robuste, la peau qui est tout cela, que Ninon arpente à nouveau, dématérialisée, le lendemain sur Internet, et qu'elle jetterait bien pour la jeter à la mer ou aux chiens."