Rentrée littéraire : la fascinante épopée de King "Kong" par Michel Le Bris

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 31/08/2017 à 20H52, publié le 31/08/2017 à 20H50
Le romancier Michel le Bris

Le romancier Michel le Bris

© JF Paga

Signé Michel Le Bris, "Kong" (Grasset) raconte la genèse du mythe King Kong, et l'histoire époustouflante de ses auteurs, grands explorateurs des années 20. Ce roman aux scènes dantesques fait voyager le lecteur d'une Abyssinie inconnue aux altitudes enneigées de l'Iran, pour finir par la pire des jungles, Hollywood. Huit ans de labeur ont accouché d'une oeuvre à la hauteur.

On le sait, Michel Le Bris est fasciné par ces explorateurs américains intrépides des années 1920, qui partirent, caméra à la main, à la conquête du monde. Le fondateur du festival "Etonnants voyageurs" l'avait déjà prouvé avec son précédent roman, "La beauté du monde", consacré au couple Martin et Osa Johnson, pionniers des films documentaires. "Kong" (Grasset) est de la même veine, qui nous raconte l'histoire épique et fascinante des auteurs de "King Kong", Merian Cooper (1893 - 1973) et Ernest Shoedsack (1893 - 1979).  

Au départ, il y a la guerre de 1914-1918, ce carnage sans nom qui change radicalement les hommes. Avec sa caméra, Shoedsack devient une légende des champs de bataille. L'aviateur Cooper, lui, se couvre de gloire dans les combats aériens. A l'issue du conflit, les deux braves se rencontrent dans une Vienne méconnaissable et miséreuse, capitale de l'Autriche-Hongrie vaincue. "Shorty" (surnom ironique donné à Shoedsack, qui frôle le double mètre) et "Coop" vont jouer ensemble des poings contre des soldats italiens au comportement de soudards. Et cette bagarre scelle à jamais l'amitié entre le virtuose de la caméra et l'as de l'aviation. Ils ne se quitteront plus, d'accord sur l'essentiel : que vaut une vie sans le parfum du risque ?

De folles équipées, du fond de l'Abyssinie aux sommets enneigés de l'Iran

A l'instar de Martin Johnson, tous deux veulent ramener des confins du monde des images inouïes, impensables. Aucun continent n'échappe à leur curiosité : sur les traces de Rimbaud, ils partent en Abyssinie (aujourd'hui l'Ethiopie, en Afrique), naviguent en Asie sur les mers du Sud,  puis peaufinent peu à peu un projet qui donnera naissance à leur premier grand film : "Grass" (L'herbe, 1925).  

Avec l'obsession de filmer au plus près du réel, ils suivent la transhumance des Bakhtiari, un peuple d'éleveurs, en Iran. Une folle équipée où hommes, femmes, vieillards, enfants et bêtes traversent des torrents sur des radeaux improvisés avant de franchir, pieds nus dans la neige, le sommet du Zard Kuh, à 4500 mètres d'altitude.

Le projet de King Kong naît dans une Amérique secouée par la crise

Grandiose, le film va impressionner les producteurs américains, toujours à la recherche de nouveaux talents, ou de moyens de blanchir leurs dollars. Car l'argent de la prohibition coule à flot dans la nouvelle usine à rêves californienne, Hollywood. Certes, l'on y bricole encore, avec trois fois rien, des films où des beautés fatales se pâment, yeux au ciel et mimiques surjouées, dans les bras d'un sosie de Rudolph Valentino. Mais la fin de la décennie sonne le glas du muet, et fait exploser le nombre de projets fous, dopés par l'essor des effets spéciaux.

Le temps est-il encore au documentaire ?, s'interroge Cooper. A quoi doit ressembler ce film sur les gorilles qui lui tient tant à coeur, ainsi qu'à Shorty ?  Pour évoquer ces grands singes cousins des hommes, n'y a-t-il pas quelque chose à inventer ? Il comprend vite que la fiction sera le meilleur des écrins pour révéler "la puissance tapie au coeur du monde". Surtout si elle est servie par les artifices prodigieux qu'il a découverts lors de la projection du "Monde Perdu" (1925), adapté du roman d'Arthur Conan Doyle. Mais la Grande Dépression va percuter son agenda. Secouées par la crise de 1929, les majors hollywoodiennes serrent partout les boulons.

Une "ovation à faire trembler les murs" salue le film

King Kong sera sauvé par un jeune producteur surdoué, David Selznick (1902-1965), mais devra, comme les autres, faire face aux restrictions budgétaires. Comment ne rien renier des ambitions de ce film démesuré ? Cooper et son équipe vont s'y atteler avec une incroyable inventivité, en abattant un travail démentiel. Shoedsack mène de front deux futurs chefs d'oeuvre en tournant dans les mêmes décors de jungle et de marécages  "Les chasses du comte Zaroff" le jour, "King Kong" la nuit. L'actrice Fay Wray (1907-2004), qui interprète l'héroïne féminine dans les deux films, se démultiplie.

Impossible de narrer toutes les prouesses techniques réalisées pour ce film de légende. Après une première qui conquiert le tout New-York, la rumeur court très vite : un chef d'oeuvre est né. Le 7 mars 1933, deux heures avant l'ouverture, une foule de spectateurs se masse déjà devant l'immense salle du Radio City Music Hall. Ils veulent être les premiers à trembler devant les images, devenues mythiques, du "surgorille" transportant la blonde Ann Darrow au sommet de l'Empire State Building avant de s'écraser au sol, abattu par l'aviation militaire. Une "ovation à faire trembler les murs" salue la projection.

En admirateur de Stevenson, Michel le Bris fait bien plus que retracer la genèse de ce film exceptionnel. Sur neuf cents pages, il nous plante le décor de ces années 20, la soif de nouveaux horizons, la conquête du ciel et de l'espace, et la magie du cinéma, où tant reste à inventer. Il nous fait vivre mille aventures cocasses et terrifiantes, où défilent guerriers, aviateurs, exploratrices, princes déchus et dictateurs tout neufs. Leur succèdent, tout aussi colériques, mais souvent mieux inspirés, les stars et les nababs de Hollywood, Mayer, Lasky, Zukor, et surtout le génial Selznick. Et l'on referme le livre en espérant, que dis-je, en suppliant Michel Le Bris, de continuer sur sa lancée et de nous offrir à nouveau, dans un an ou dans dix ans, un roman de grand spectacle et de grand large. Nous serons au rendez-vous.

"Kong", de Michel Le Bris
(Grasset, 950 pages, 24,90 euros)

Extrait : "Wallace avait ouvert des yeux effarés. Delgado, penché sur un squelette de Kong, lui ajouterait délicatement des muscles en caoutchouc. Puis il le bourrerait de coton pour combler les vides, expliqua-t-il, avant de le recouvrir d'une fine peau de lapin, et d'injecter du latex liquide pour parfaire la forme du corps. Il y en avait déjà deux terminés, et il en faudrait probablement d'autres, au fil du tournage. Si petits, pour des effets pareils ? s'était étonné Wallace en désignant les tableaux accrochés au mur montrant Kong en action. Si petits, oui".