Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo : un roman âpre sur la souffrance animale

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 20/09/2016 à 14H44, publié le 20/09/2016 à 14H30
Jean-Baptiste del Amo publie "Règne animal" (Gallimard)

Jean-Baptiste del Amo publie "Règne animal" (Gallimard)

© Julien Benhamou

"Règne animal" s'articule en deux parties. La première se déroule à la veille de 14-18, la seconde en 1981. En trois générations, une ferme familiale du Gers se transforme en élevage porcin industriel, cruel pour les bêtes, dévastateur pour les hommes. Un roman réquisitoire servi par une langue somptueuse.

Dans son dernier roman, "Règne animal", Jean-Baptiste Del Amo conte l'existence pénible, à l'aube du XXe siècle, d'une famille de fermiers pauvres du Gers. Le père taiseux ne va pas tarder à mourir, laissant en tête à tête sa femme acariâtre et leur fille, Eléonore, qu'elle maltraite. Dès le jour de l'enterrement de son père, Eleonore est contrainte de descendre dans la fosse où vient d'être déposé le cercueil pour en chasser une grenouille supposée porter malheur.

Les superstitions et la malveillance de sa mère sortent pour un court moment la jeune paysanne d'un travail ingrat et répétitif, mais aussi d'émerveillements sensuels. Goût de la pluie sur la langue, odeur légèrement pourrissante du tapis de feuille sur lesquels elle s'allonge à l'automne, et débuts d'une passion amoureuse pour Marcel, un cousin venu travailler à la ferme.

En 1914, jusqu'au fond des villages, le tocsin a sonné pour annoncer la guerre

Le temps semble immobile jusqu'à ce jour de 1914 où le tocsin sonne dans chaque village pour annoncer la guerre, et l'enrôlement de ces hommes qui ne connaissent rien au-delà des collines les plus proches. Comme les autres, Marcel part. Reviendra-t-il ? 

Soixante ans plus tard (et deuxième partie du livre), Eléonore est arrière grand-mère. Son petit-fils Henri gère une porcherie industrielle, sans guère de latitude. Le sang ne coule plus dans la cour de la ferme, mais dans des abattoirs sécurisés, où le secret est de mise. La ferme s'est faite usine, la nourriture est fournie par les semenciers, et chaque baisse de rendement est une catastrophe.

Insidieusement, la violence qui transforme les bêtes en viande au terme d'un processus taylorisé mine les habitants de la ferme. Mentales ou physiques, du cancer à la dépression, les maladies, le mal-être, semblent avoir gangrené la famille. Sauf Jérôme, l'enfant autiste ?

En un siècle, la souffrance animale a été industrialisée

En un siècle, la souffrance animale est devenue muette, privée de témoins, cachée par des murs et des parois lisses lavées à grande eau. Elle rejaillit ici, mise à vif par la langue somptueuse de Jean-Baptise Del Amo, historiquement nourrie par les archives départementales du Gers, et éprouvante comme un bistouri tant elle décrit dans le détail les tortures subies par les bêtes.

S'il avance ici en romancier, Jean-Baptiste Del Amo fait aussi parfois, en militant, "la voix" dans les vidéos de L214, cette association qui filme clandestinement les atrocités subies par les animaux dans les abattoirs. Quel écho sera-t-il fait à ces pages talentueuses sur ces fermes-usines devenues un enfer pour répondre à nos appétits carnivores ?  Sans surprise, l'écrivain signe le 20 septembre, avec un collectif d'artistes, un vibrant Plaidoyer pour le véganisme. Roman réquisitoire, "Règne animal" tend un implacable miroir à une humanité bourreau et victime de la souffrance animale qu'elle crée.  

Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo
(Gallimard, 430 pages, 21 euros)

Extrait : "Pour châtrer une truie destinée à l'engraissage, le père fait venir Charles Brisard car la bête laissée à son cycle devient mauvaise, ne profite pas et "perd en un jour ce qu'elle a gagné en un mois". L'homme introduit alors l'extrêmité d'un cône en fer dans la vulve de la bête et verse par le côté évasé de la grenaille de plomb utilisée pour la chasse. Les morceaux de métal s'incrustent dans l'utérus et les ovaires, et la truie ne connaît plus de chaleurs."