Premier roman : Gaël Faye chante son "Petit pays", paradis jeté dans l'enfer du génocide

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 17/11/2016 à 13H20, publié le 01/09/2016 à 11H34
Gaël Faye publie "Petit pays" (Grasset) 

Gaël Faye publie "Petit pays" (Grasset) 

© NYRIMIHIGO

Le prix Goncourt des lycéens est attribué à "Petit pays". Le musicien Gaël Faye y raconte son enfance au Burundi. D'un paradis perdu à l'horreur de la guerre civile et du génocide, le roman de ce franco-rwandais est écrit à hauteur d'enfant, soulignant la beauté puis l'abomination qu'a connu son pays. Les douleurs de l'exil.

"Petit Pays" est le premier roman de Gaël Faye, auteur compositeur franco-rwandais. Un premier roman remarqué de cette rentrée, qui promet de faire un carton : déjà vendu dans une quinzaine de pays, "Petit pays" est sur les listes de plusieurs prix et a déjà décroché le Prix du roman Fnac, qui lui sera remis ce jeudi soir par Jonathan Franzen au Carreau du Temple en ouverture du Forum FNAC Livres qui se déroule du 2 au 4 septembre.

L'histoire : "Je vis et travaille en région parisienne. Saint-Quentin en Yveline. RER C.", raconte Gabriel, qui fête ses 33 ans seul dans un bar en sortant du travail. A la télévision des images défilent, "des images d'êtres humains fuyant la guerre". Gabriel est triste. "C'est chaque fois la même chose, le jour de mon anniversaire, une lourde mélancolie s'abat sur moi comme une pluie tropicale quand je repense à Papa, Maman, les copains, et cette fête d'éternité autour du crocodile éventré au fond du jardin…". Pour comprendre la mélancolie, Gabriel se replonge dans le "temps d'avant". Burundi, 1992. Gabriel, que tout le monde appelle Gaby, a dix ans. Il vit à Bujumbura au Burundi avec sa famille : son père, un entrepreneur français, sa mère, rwandaise, qui a fui son pays après les massacres de 1963, et sa petite sœur Ana. Dans l'entourage il y a Donatien, le contremaître du père, un zaïrois immigré au Burundi pour le travail, Innocent, un jeune burundais chauffeur et homme à tout faire, et Prothé le cuisinier.

"Les petits avec des gros nez et les grands et maigres avec des nez fins"

La maison familiale est logée au fond d'une impasse, dans un quartier privilégié, où vivent des familles aisées ou des expatriés. Gabriel est un enfant heureux, qui partage sa vie entre les virées avec ses copains dans les jardins des voisins pour marauder des mangues bien mures, des stations prolongées à refaire le monde dans un vieux combi Volkswagen abandonné dans un terrain vague. Gaby aime aussi recevoir et lire des lettres de Laure, sa correspondante d'Orléans, lui répondre, pour lui raconter dans une jolie langue poétique et chantante ses aventures… Le temps où faire la différence entre un Tutsi et un Hutu se limitait à un jeu pour différencier les "petits avec des gros nez, et les grands et maigres avec des nez fins".

Une existence heureuse donc, dans lequel le garçon perçoit néanmoins les relents de néocolonialisme, et les tensions sous-jacentes, parce qu'il est lui-même le fruit d'un mariage mixte et sa maman une "réfugiée", exilée au Burundi. Mais une vie insouciante quand même, "la vie sans se l'expliquer", dit-il, celle où quand on lui demandait comment ça allait, il répondait "Ca va ! Du tac au tac". Ensuite, il s'est mis comme les autres à répondre "ça va un peu, parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé".

"Le début de la fin du bonheur"

Le malheur s'invite d'abord dans la maison, avec les disputes entre le père et la mère, qui finiront par une séparation. Le mal extérieur arrive plus insidieusement : des élections, puis un coup d'état, puis la guerre civile et enfin le génocide au Rwanda voisin, qui touche la famille de sa mère tutsie. Gaby est plongé malgré lui dans la violence, embarqué avec ses copains, des enfants, dans la folie meurtrière qui les entoure. Il trouve refuge dans les livres. Ceux que lui prête madame Econopoulos, une dame grecque qui habite l'impasse, et qui lui fait découvrir la littérature.

L'histoire est racontée à hauteur d'enfant, le regard naïf et candide mis en face de l'engrenage infernal : les racines puis les grondements de la violence, qui monte, alimentée par les radios, qui diffusent des messages de haine. On sent le massacre arriver comme un rouleau compresseur. Le silence du monde, l'inaction des organisations internationales. C'est toute la force de ce roman, qui déroule sans filtre le fil des événements qui ont conduit à la tragédie, l'absurde, l'inaudible et indicible violence. Le romancier réussit à montrer comment les enfants perçoivent la réalité, sans distance, par imprégnation. Comment ils sentent et comprennent que les choses ne tournent pas rond dans les petits détails qui modifient leurs habitudes, leur environnement, un silence inhabituel, ou un sucre de trop dans un thé.

Un premier roman musical

La langue de "Petit pays" est imagée, chantante, mots scandés comme dans un rap (la patte de Gaël Faye, musicien). Une langue qui plonge le lecteur dans la beauté d'un monde massacré. Au début du livre, Gabriel regarde dans un bar des images de migrants à la télévision. "Je les regarde, confortablement installé là dans la tribune présidentielle, un whisky à la main. L'opinion publique pensera qu'ils ont fui l'enfer pour trouver l'eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n'est pas de l'information. Pourtant c'est la seule chose qu'un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité".  Dans "Petit pays", Gaël Faye dit sa vérité, en y mettant sa poésie musicale, les parfums, les lumières et les ombres qui ont baigné son enfance dans un pays passé en un éclair du paradis à l'enfer. Une belle surprise de cette rentrée littéraire 2016.
  Couverture de "Petit pays" Gaël Faye (Grasset)

  Couverture de "Petit pays" Gaël Faye (Grasset)

© Grasset
"Petit pays", Gaël Faye (Grasset – - 216 pages - 18 €)

Extrait :
"Les après-midi d'ennui finissent enfin par expirer à petits pas fuyants et c'est dans cet intervalle, dans ces instants épuisés, que je retrouvais Gino devant son garage, sous le frangipanier odorant, et qu'on s'allongeait tous les deux sur la natte du zamu, le veilleur de nuit. On écoutait les nouvelles du front sur le petit poste grésillant. Gino ajustait l'antenne pour atténuer la friture. Il me traduisait chaque phrase, y mettait tout son cœur.
La guerre au Rwanda avait recommencé depuis plusieurs jours."