"Molécules" : un polar décalé et ludique signé François Bégaudeau

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 05/09/2016 à 15H36
François Bégaudeau publie "Molécules" (Verticales)

François Bégaudeau publie "Molécules" (Verticales)

© C. Helie

François Bégaudeau égaye la rentrée littéraire avec un polar bien ficelé et drolatique. "Molécules" (Verticales) raconte une enquête sur le meurtre d'une infirmière. Ecriture au cordeau et dialogues savoureux servent ce bon petit roman de la rentrée 2016.

L'histoire : 1995. Juppé fait passer sa loi sur les retraites et Khaled Kelkal est en cavale. Jeanne, la quarantaine, travaille à Annecy dans un établissement pour handicapés mentaux. Elle coule des jours heureux entre Charles, un mari pharmacien plus âgé qu'elle, et Léna, sa fille de 16 ans, jusqu'au jour où un voisin découvre son corps devant la porte de l'appartement familial, "une plaie béante au cou et les joues lacérées". Le capitaine Brun, perpétuellement enrhumée est chargée de l'enquête, qu'elle mène avec professionnalisme et l'aide du brigadier Calot "célibataire et peu festif" (et féru de statistiques).

Avec ce nouveau roman, François Bégaudeau, auteur touche à tout d'"Entre les murs" (Verticales, 2006), revisite le genre policier : on y retrouve les codes et les typologies de personnages, mais décalés. Même le suspense s'invite quand on ne l'attend plus.

Le romancier s'amuse à baptiser ses personnages avec toutes sortes de noms empruntés aux grandes affaires criminelles (un docteur Romand en expert médico-psychologique, une Marie-Cécile Agnelet en présidente de tribunal … ) ou à des émissions cultes appartenant au même genre (le meurtrier s'appelle Bourrel, comme le commissaire de la série les Cinq dernières minutes…). C'est un peu gros, mais c'est ludique. 

"Et la voix ? Où part la voix quand tout se consume"

En parallèle de l'enquête décrite avec une précision de légiste, Bégaudeau questionne le lecteur sur la mort, que  le mari et la fille de la victime doivent affronter. Un gouffre de mystère et de douleur. Pendant que le corps de sa mère se dissout dans les flammes de l'incinération, Léna s'interroge :

"Où partent les pensées les sentiments ? Maman aimait les sorbets au cassis, ça part où ? Son rêve de camping-car ? Papa disait : trop encombrant. Maman : au contraire on bivouaque où on veut. La discussion revenait souvent, que soldait un silence plus ou moins lourd. Le souvenir de cette discorde brûlera en même temps que le foie et les yeux. Les yeux brûlent sans douleur. Et la langue sans cri. Et la voix ? Où part la voix quand tout se consume ? Son timbre voilé, fluet."

"Molécules, page 57
Ces interrogations métaphysiques et tragiques n'alourdissent pas un récit déroulé par petits épisodes, scénettes construites en escalier, et émaillées de gags. Le ton est clairement installé dans l'ironie et l'humour noir, la langue travaillée à la manière des "Exercices de style" de Queneau.

Habité par des personnages bien dessinés et rythmé par des dialogues sautillants, "Molécules" est un roman distrayant de cette rentrée 2016. L'auteur signe également le scénario de "Wonder" (Delcourt, septembre 2016), une BD qui raconte l'émancipation d'une jeune ouvrière en pleine révolution de mai 68.
Couverture de "Molécules", François Bégaudeau (Verticales)
"Molécules", François Bégaudeau (Verticales – 250 pages – 19,50 €)

Extrait :
"Le photographe s'accroupit pour cadrer serré Jeanne Deligny. Les trois premiers clichés le laissent insatisfait. L'angle optimal se cherche encore. Pourtant les visages c'est ce qu'il préfère shooter. Il n'a pas déjeuné, c'est sa faim qui le déconcentre. Il s'écarte pour que le capitaine Brun examine de près la plaie béante au cou et les joues lacérées. À première vue, trois fois une joue, deux fois l'autre. À confirmer. Un sillon monte jusqu'à la tempe, un second balafre le front. Sans cela elle serait jolie. L'était il y a une heure. L'est encore malgré les yeux exorbités de qui s'est vu mourir."