"Les derniers jours de Mandelstam" : l'hommage incandescent de Vénus Khoury-Ghata au poète persécuté

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 26/08/2016 à 09H27, publié le 24/08/2016 à 09H20
Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata

© Catherine Helie

Qui trouvera les mots les plus exacts pour parler d'un poète martyrisé, sinon un autre poète ? En témoignent "Les derniers jours de Mandelstam", saisissant récit de la romancière et poétesse Vénus Khoury Ghata sur l'écrivain persécuté par Staline.

Qui se souvient d"Ossip Mandelstam, mort le 27 décembre 1938 à Vladivostock, dans un camp de transit vers la Sibérie ? Le poète avait été déporté pour quelques vers au vitriol contre "le montagnard du Kremlin". Dans l"assassin et mangeur d'homme" décrit, la police de Staline avait aisément reconnu "le petit père des peuples" à la tête de l'URSS.

Bon nombre des gardiens (des poèmes) de Mandelstam eurent une fin tragique

Du poète russe pourchassé, Vénus Khoury-Ghata dresse le portrait vibrant d'un homme récitant ses poèmes, jusqu'à l'ultime instant, de "peur de mourir" avant eux. Touche par touche, sans un mot inutile, elle raconte la vie de l'écrivain en une succession de scènes poignantes et d'images saisissantes. Le livre s'ouvre et se clôt sur l'homme mourant refusant de se nourrir, dont le voisin lève le bras lors de la distribution de pain quotidien pour s'emparer de quelques miettes.

Avant cette agonie, l'ancien fervent révolutionnaire de Petersbourg aura tout tenté pour continuer à écrire, malgré l'interdiction qui lui a été faite de publier. Dans un appartement communautaire peuplé de mouchards, il récite la nuit ses vers à son épouse Nadejda. Elle les retranscrit et les distribue à des proches. Beaucoup plus tard, après la mort du poète, et surtout après celle de Staline, en 1953, Nadjedja réussira à publier ces feuillets disséminés chez leurs amis. Des amis qui payèrent cher cette fidélité : "déportés, torturés, exilés de leur logis, bon nombre des gardiens (des poèmes) de Mandelstam eurent une fin tragique".

Contraint à mendier quelques roubles auprès des amis d'autrefois

Vénus Khoury-Ghata raconte la faim vécue au quotidien par le couple Mandelstam. La pénurie de nourriture est telle qu'un de leurs voisins fait griller sur sa gazinière des souris, dont l'ultime couinement les fait sursauter. Ossip est réduit à mendier quelques roubles auprès des amis d'autrefois, dont Boris Pasternak, l'auteur de "Docteur Jivago", mieux vu du régime. Comment survivre en ces tragiques années 30 de "grande purge" ? "Perquisitions, arrestations, exécutions firent 700 000 morts en une année. La famine organisée par Staline en tua tout autant", rappelle la romancière.

Arrêté une première fois en 1934, Mandelstam est d'abord exilé à Tcherdyne, puis Voronej. En mai 1938, il est condamné à cinq ans de travaux forcés et déporté vers la Sibérie dans l'extrême-orient russe. Dans cet enfer où "la moitié de ceux qui arrivent dans les camps meurent dans la semaine", il ne lui reste plus que quelques mois à vivre.

"Se débarrasser du superflu est en soi le premier cri de la poésie"

Dans l'horreur du goulag dont Ivan Chalamov a décrit l'inimaginable diversité ("Récits de la Kolyma"), Ossip Mandesltam côtoie le violoniste qui a tout supporté et se laissera mourir lorsqu'il sera privé de son violon, le fossoyeur obligé de manger la terre du cimetière, le prisonnier coupable d'avoir cueilli une pomme dépassant d'un jardin appartenant à un agent du NKVD (la police politique). Victime d'hallucinations, il agonise de faim, de froid, d'être privé de tout ce qui le faisait vivre. Et l'enfant né dans une famille juive de Varsovie se remémore sa vie, de l'enthousiasme révolutionnaire à l'existence misérable de proscrit.
 
Chaque scène se grave dans la mémoire. Sans doute fallait-il une poétesse pour communiquer au texte une telle énergie avec une telle économie de moyens. "Se débarrasser du superflu est en soi le premier cri de la poésie", avait écrit le poète Joseph Brodsky sur l'immense poétesse russe Marina Tsvetaïeva. Vénus Khoury-Ghata a appliqué la consigne au plus près, pour rendre justice à un homme à qu'il ne restait plus que les mots. 

"Les derniers jours de Mandelstam", de Vénus Khoury-Ghata
(Mercure de France, 140 pages, 14 euros)

Extrait : "Mort, son voisin de châlit continuerait à lui lever la main pour bénéficier de sa ration de pain. Incapable de parler, Mandelstam est incapable de s'y opposer. Ses lèvres balbutient, mais aucun son ne sort de sa bouche. Il récite le même poème de peur de mourir avant lui".