"Le jour d'avant" : l'hommage aux "gueules noires" de Sorj Chalandon

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 18/08/2017 à 09H10, publié le 18/08/2017 à 09H09
L'écrivain Sorj Chalandon, 2017

L'écrivain Sorj Chalandon, 2017

© JF Paga

"Le jour d'avant" (Grasset), nouveau roman de l'écrivain et journaliste Sorj Chalandon, est enraciné dans la noirceur des mines et des terrils du Nord, avec comme point de départ la catastrophe du 27 décembre 1974 qui tua 42 mineurs dans la fosse 3bis de Lievin. Un hommage aux "gueules noires" et le portrait magnifique et déchirant d'un homme perdu.

L'histoire : Michel Flavent habite à Saint-Vaast Les Mines avec ses parents, agriculteurs. Michel a un grand frère, Joseph, qui a quitté la ferme familiale pour aller travailler à la mine. Michel adore son grand frère. Il habite chez lui une partie de la semaine, c'est plus près de l'école. La mine fascine le jeune garçon. Il aimerait lui aussi y descendre un jour.

Il n'en aura pas l'occasion. Le 27 décembre 1974, dans la fosse 3bis de Lievin, parce que la mine n'a pas été correctement "dégrisoutée", une explosion tue 42 mineurs. "Venge-nous de la mine", voilà ce qu'écrit son père à Michel avant de se donner la mort.

Michel quitte le Nord, se marie, raconte et raconte encore cette histoire, toujours la même, à sa femme Cécile. L'histoire de son frère assassiné, victime des Charbonnages de France. L'histoire d'une injustice, d'un crime impuni, et de Dravelle, ce "salaud de Porion", le contremaître qui ce 27 décembre 1974 avait fait descendre ses hommes en sachant que les conditions de sécurité n'étaient pas réunies.

Quand Cécile meurt, emportée par un cancer, Michel quitte tout, bien décidé, 40 ans après la catastrophe, à venger son frère et toutes les victimes du 27 décembre.

Un roman à double-fond

Avec ce roman à double-fond, Sorj Chalandon conjugue la grande histoire, celle, dans les années 70 quasi inchangée depuis Zola, des mines de charbon du Nord, le danger, les injustices, la brutalité, et le drame intime d'un homme.

Qui est Michel ? Quels sont ses démons ? Que cache sa soif de vengeance ? Sorj Chalandon creuse comme à la mine, dans les profondeurs de l'âme de son personnage. Il creuse jusqu’au cœur, jusqu'à l'endroit où se cache la vérité de Michel, loin, si loin enfouie. En face de Michel, Dravelle, le méchant, l'homme à abattre, le contremaître négligent à l'origine de la catastrophe qui a ruiné sa vie. Michel veut un face à face. Il ne trouvera que lui-même.

Ce nouveau roman est traversé, comme "Profession du père" (Grasset 2015), par la question du récit. Celui que l'on se fait de sa propre vie, et les mythes que l'on s'invente pour accepter la réalité.

"Le jour d'avant" est un roman tracé dans la suie, la sueur, les lumières grises du Nord. Mots justes, images poétiques, Sorj Chalandon déroule son récit à la première personne, d'une écriture minérale, projetant le lecteur aussi bien dans l'univers des mines, que dans les retranchements intimes de son personnage Michel. Un très beau roman, à pleurer, de cette rentrée. Déjà dans plusieurs sélections pour les prix de la rentrée.
Couverture "Le jour d'avant", de Sorj Chalandon (Grasset)
"Le jour d'avant", de Sorj Chalandon
(Grasset - 326 pages - 20,90 €)

Extrait :

Au soir, les mains honteuses de cambouis, il garait son vélo devant le portail de la fosse 3bis et levait les yeux vers le ciel. Les molettes des chevalements tournaient lentement. Elles racontaient le minerai qui monte au jour et les hommes qui descendent au fond. Il avait appris à imiter le souffle des beffrois d'acier. Il s'était entraîné, le regard rivé aux poulies. Il jurait que ce vacarme était l'un des plus difficiles à reproduire. Et l'un des plus beaux.
– N'importe qui peut imiter le chant du coq. Mais le chant du travail, c'est une autre histoire, disait jojo.
Et plus les mois passaient, plus son imitation était parfaite. Ce n'était pas le tapage qu'on pouvait entendre au pied de la machinerie, mais le souffle qui enveloppait la ville. C'était la mine de loin. Pas son cri, sa rumeur. Ce bruit sourd qui courait les toits, les portes closes, la cuisine à l'heure du repas lors ce que l'homme était rentré. C'était la musique des jours sans histoire, celle qui fredonnait en surface qu'au fond, tout allait bien. Le silence des molettes était le signe du drame, de la grève. Il précédait les sirènes qui glaçaient la nuit.
Jojo m'avait appris son truc. Patiemment, il m'avait montré comment étonner les chanteurs de coq. D'abord, il fermait les yeux. Gonflait ses joues, à peine. Puis une plainte de métal montait, un râle mécanique, un grincement de gorge et de dents. Il s'était amusé à chanter le bruit du chevalement au comptoir de "Chez Madeleine", comme une bonne blague, entre deux galopins de bière. Au comptoir, les clients avaient applaudi. Peu à peu, son numéro était devenu une attraction, même chez les mineurs. Et j'en étais fier."

"Le jour d'avant", de Sorj Chalandon (Grasset)