"Le courage qu'il faut aux rivières", premier roman hardi d'Emmanuelle Favier inspiré par les "vierges jurées" d'Albanie

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 25/08/2017 à 14H44, publié le 25/08/2017 à 12H46
Emmanuelle Favier, "Le courage qu'il faut aux rivières" (Albin Michel)

Emmanuelle Favier, "Le courage qu'il faut aux rivières" (Albin Michel)

© Astrid di Crollalanza / Albin Michel

Avec "Le courage qu'il faut aux rivières" (Albin Michel), Emmanuelle Favier signe un premier roman empreint de mystère, inspiré par la coutume des "vierges jurées", ces femmes albanaises renonçant à leur féminité pour vivre comme des hommes.

L'histoire : Manushe est une "vierge jurée". En Albanie, c'est comme ça que l'on appelle les femmes qui décident de devenir des hommes, et promettent en échange de renoncer pour toujours à leur féminité.

Manushe a autrefois choisi de devenir un homme pour échapper à un mariage forcé. C'est souvent la seule solution, dans cette région des Balkans, au Nord de l'Albanie. Manushe s'habille comme un homme "ample pantalon, pull de laine rêche". Elle fume, boit comme un homme. Va au café, coupe le bois. Elle est aussi chargée pour toute la communauté de faire le marché pour ravitailler les habitants du village.

Son statut lui vaut "l'affection générale et un respect authentique". "On admirait le sacrifice qu'elle avait fait. Surtout, son statut particulier condensait les peurs et les doutes de chacun dans sa relation au droit coutumier et à l'influence qu'il avait sur sa vie quotidienne; tous lui étaient reconnaissants de porter ce poids à leur place".

Quand le roman démarre, Manushe a 45 ans et coule des jours tranquilles, sans heurts, les désirs remisés dans le secret de ses nuits solitaires. Jusqu'au jour où Adrian, un beau et mystérieux étranger, fait son apparition dans le village…

Le courage qu'il faut pour vivre sa vie

La romancière  interroge sur le genre, sur le désir, et bouscule les frontières en dessinant le combat de ses personnages en quête d'identité dans une société très codifiée, souvent brutale, dominée par les hommes. Quête incarnée par un long voyage à travers le pays.

De cette coutume ancestrale toujours vivace en Albanie, Emmanuelle Favier déploie d'une écriture luxuriante un roman lyrique et sensuel, tissé de mystère et jalonné de surprises. "Le courage qu'il faut aux rivières", c'est l'impétuosité du désir, et le courage qu'il faut pour traverser les montagnes, si l'on veut tracer son chemin, et suivre le lit de sa propre vie, de ses propres désirs, envers et contre les injonctions de la société. 

Un roman hardi et sensuel, déjà sélectionné pour le prix "Envoyé par la poste" et pour le prix Talents Cultura. 
Couverture de "Le courage qu'il faut aux rivières", d'Emmanuelle Favier
"Le courage qu'il faut aux rivières", d'Emmanuelle Favier
(Albin Michel – 224 pages – 17 €)
 
Extrait :

La distribution faite et Adrian parti après un dernier verre d'eau-de-vie, Manushe entra dans sa chambre. Elle défit lentement les liens qui entouraient les couvertures et dénuda le miroir avec soin. Quelques taches brunes en dégradaient la surface mais ses mesures étaient parfaites. Manushe, en prenant un peu de recul, pouvait s'y voir en entier. C'était la première fois. Bien sûr elle avait déjà aperçu son propre visage, ici ou là dans un morceau de vitre ou lors d'une visite chez quelqu'un, mais n'avait jamais eu de glace à la maison. Elle considéra son reflet un long moment. Se saisir ainsi d'un seul regard l'effarouchait, comme si elle prenait enfin acte de la réalité de son existence.