"Le Bal mécanique" : un roman captivant autour du Bauhaus, signé Yannick Grannec

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 04/09/2016 à 12H17, publié le 24/08/2016 à 12H16
Yannick Grannec

Yannick Grannec

© Thierry Rateau

Quel lien entre l'Américain Josh, vibrionnant animateur de télé-réalité au XXIe siècle, et la jeune Suissesse Magda, étudiante à la prestigieuse école allemande de design et d'architecture du Bauhaus, à la fin des années 1920 ? Sur cinq cents pages, plongée dans l'effervescence artistique de l'Allemagne de Weimar, avant l'arrivée des nazis au pouvoir.

Le roman démarre à cent à l'heure, au rythme d'une émission de téléréalité américaine qui pulvérise les audiences. Le principe ? Vider à l'improviste la maison d'une famille (qui s'est portée candidate), avant de la remeubler à neuf. Livres, photos, souvenirs de famille, tout doit disparaître. D'où des pleurs, cris et hurlements : la cellule familiale se désagrège sous l'oeil implacable de la caméra, au grand bonheur des spectateurs. 

Le déclic : "la photo d'un berceau créé pour une fille-mère" au Bauhaus"  

Autant dire que l'animateur, Josh, a du pouvoir et une vie trépidante lorsqu'il apprend la mort de son père, Karl. Le vieil homme s'est éteint à Saint-Paul-de-Vence en France, sans avoir livré tous ses secrets. Adopté aux Etats-Unis, il descendait en réalité d'une famille suisse. Son grand-père, Theodor Grenzberg, était un marchand de tableaux très lié à Otto Dix et Paul Klee. Où sont passées les oeuvres qu'il possédait ? Détruites par les nazis ? Ou, plus sûrement, récupérées et revendues par des profiteurs avisés du régime ? Dans quel port franc de Genève ou Singapour dort cette collection inestimable ? 

L'enquête est lancée. Elle mènera sur les traces de la mère de Karl,  Magda, fille de Theodor et filleule de Paul Klee. Une femme libre, artiste peintre passée par le Bauhaus, école fondatrice de l'architecture et du design moderne dont les maîtres s'appellent Gropius,  Klee ou Kandinsky. C'est d'ailleurs le souvenir d'une photo de berceau créé au Bauhaus pour une étudiante "fille-mère" qui a servi de déclic au roman, confie Yannick Grannec..

L'émerveillement des premières fois

A 47 ans, la romancière, qui fut étudiante à l'Ecole nationale supérieure de création industrielle (ENSCI-Les Ateliers à Paris), inspirée du Bauhaus,  avoue avoir mis beaucoup d'elle-même dans ce roman. Et surtout ses souvenirs émerveillés de ce moment unique où l'on découvre de nouvelles approches, de nouvelles amours, et les joutes intellectuelles portées à l'incandescence ."Toutes les premières fois", résume la romancière. D'où une ferveur communicative. Comme Magda, le lecteur plonge dans le bouillonnement artistique européen des années 20 et ses guerres de chapelle entre expressionnistes allemands (Otto Dix...), suprématistes russes (Malevitch, El Lissitsky), Dada, abstraits...

Et le roman prend aux yeux du lecteur une autre dimension, celle d'une galerie d'art à parcourir.  En exergue de chaque chapitre est d'ailleurs mentionné le nom d'une oeuvre, qui y jouera un rôle-clé (clin d'oeil de l'auteure à la règle d'or du Bauhaus : rien d'inutile, ni de gratuit). Dans ce "petit musée intérieur" de l'écrivain, Albrecht Dürer côtoie avec bonheur Anish Kapoor et Edvard Munch voisine avec Van Eyck.

A la recherche des toiles perdues ...

Comme le premier roman de l'auteure ("La déesse des petites victoires", sur la vie du mathématicien Kurt Gödel, 1906-1978), "Le bal mécanique" repose aussi sur une solide documentation qui a nécessité un an de travail. Le plaisir de lecture doit beaucoup à cette maturation lente, et à une intelligence vive qui allie ironie, érudition et impeccable construction. Un second roman convaincant, déjà en lice pour le prix Fnac du roman

Le bal mécanique, de Yannick Grannec
(Editions Anne Carrière, 540 pages, 22 euros, sortie le 25 août 2016)

Extrait : "Patriotisme". Mon père disait que c'était le refuge des nations sans avenir. Quelques mois auparavant, à Dresde, une exposition de peintres expressionnistes (...) avait été condamnée pour insultes à l'armée allemande sous la pression d'organisations pangermanistes. Georges Grosz, lui-même rescapé des tranchées, s'attirait amende sur amende à cause de ses satires antimilitaristes. Le patriotisme se dégustait à toutes les sauces".