L'entêtante "Chanson douce" de Leïla Slimani remporte le prix Goncourt

Par @pygrenu Rédacteur en chef de Culturebox
Mis à jour le 03/11/2016 à 13H02, publié le 24/09/2016 à 17H19
La journaliste et romancière Leïla Slimani

La journaliste et romancière Leïla Slimani

© Joël Saget / AFP

Deux romans. Deux coups de tonnerre. La journaliste Leïla Slimani révèle un talent certain pour la navigation en eaux troubles. Dans son premier roman, "Dans les griffes de l'ogre", elle évoquait l'addiction sexuelle d'une jeune femme. Le second est consacré à la dérive d'une nounou qui assassine les deux enfants qu'elle adore. Un livre qui a remporté le prix Goncourt jeudi 3 novembre.

"Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu'il n'avait pas souffert. On l'a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s'est battue comme un fauve."

Six premières lignes de lecture et des questions : pourquoi s'infliger ça ? Pourquoi vouloir en savoir plus sur le calvaire de ces deux enfants ? Pourquoi avoir décidé d'écrire sur ce sujet ? Libre à nous de refermer le livre et d'essayer d'oublier les trois pages de ce premier chapitre aux descriptions cliniques et terrifiantes. On décide de passer outre, de continuer un peu. On ne sera pas déçu. "Chanson douce" est un roman remarquable.

Les faits sont posés. Reste à essayer de les comprendre. Comment cette nounou que chacun envie, cette femme aux gestes sûrs, pleine d'attention pour les enfants et leurs parents, a-t-elle pu devenir une tueuse ? Patiemment, précisément, Leïla Slimani rembobine le film d'horreur pour revenir aux actes fondateurs. Un jeune couple, plutôt aisé, a besoin d'aide. D'une perle rare qui lui permettra de partir chaque jour le coeur tranquille atteindre ses objectifs, concrétiser ses rêves professionnels.

Une femme brisée

Ces deux enfants, l'avocate et le producteur les adorent bien sûr, mais ce sont aussi des fils à la patte, des corvées, des horaires. Et pour tout ça, Louise est une fée, avec qui tout devient simple. Elle finit par vivre le plus souvent chez eux, à les accompagner en vacances. Mais personne ne se préoccupe de savoir ce qui motive cette femme brisée qui donne si bien le change. 

Peu à peu, le scénario se dessine, implacable. Louise est dans les cordes. Les enfants l'accompagneront dans sa chute. Trop occupés à gravir les marches de leur ambition, les parents n'ont rien vu venir. Le reste de leur vie aura la couleur d'un cauchemar.

Des "Griffes de l'Ogre" à cette "Chanson douce", Leïla Slimani a gardé les mêmes qualités : une écriture incisive et une capacité étonnante à nous emmener en terrain miné, à percer des coffres mentaux mal cadenassés. Dans les deux cas, on sort secoué et admiratif.

Le livre

"Une chanson douce" - roman de Leïla Slimani (Gallimard) 227 pages - 18 euros