"L'enfant qui mesurait le monde", de Metin Arditi : une fable émouvante autour d'un jeune autiste

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 03/09/2016 à 14H53, publié le 25/08/2016 à 10H53
Le romancier Metin Arditi

Le romancier Metin Arditi

© JF Paga pour Grasset

Dans une île grecque au pire de la crise, Maraki pêche à la palangre pour gagner sa vie. Et elle élève son fils autiste, qui tente de maîtriser, par ses calculs, le désordre du monde. Une parabole sur le changement, lumineuse comme le ciel de la Méditerranée.

Au fin fond du golfe Saronique, à Kalamaki, une île grecque imaginaire ravagée par la crise, Maraki se lève à l'aube pour gagner sa vie. Elle exerce le dur métier de pêcheur et élève son fils autiste, que tout changement angoisse. Pour que le monde devienne enfin cohérent, l'enfant tente de lui donner un ordre par les chiffres. 

Tous les îliens protègent le jeune autiste, qui est un des leurs

Chaque matin, Yannis calcule le nombre de kilos de poissons ramenés au port par les différents bateaux, et les écarts et variations entre chaque jour. Et chaque soir, à 20 heures pile, il compte précisément le nombre de clients du restaurant Stamboulis. C'est une des plus belles scènes du livre : lorsque l'enfant arrive à proximité de la terrasse, le patron du café crie un "stop" retentissant. Et tous ceux qui sont attablés se figent, pour que Yannis puisse accomplir ce rituel qui le rassure : les compter. Car tous les îliens protègent cet enfant différent, qui est un des leurs. 

Mais Kalamaki gardera-t-elle son sens de la solidarité et sa tranquillité, à l'écart du déferlement estival ? Pas sûr : un projet touristique pharaonique -un grand complexe hôtelier avec piscines -risque de troubler la petite île. Comment refuser pareille manne, alors que les investisseurs donneront enfin à la commune les millions qui lui manquent pour s'équiper correctement et construire la route dont elle est privée ?

Une amitié qui tient à un amour commun de la magie mathématique

Seul Eliott, architecte new-yorkais d'origine grecque à la retraite, revenu vivre sur les lieux où sa fille a perdu accidentellement la vie, désavoue le projet. Il préférerait, comme sa fille le souhaitait, la construction d'une école européenne de théâtre et de philosophie, ces disciplines nées sous le soleil et la lumière grecque. Mais le sexagénaire refuse de peser sur le choix des villageois et noue avec Yannis, l'enfant muré, une amitié qui tient aussi à un amour commun des nombres.

Le tout se joue sur fond de crise grecque, acculée à une austérité dramatique par ses créanciers internationaux (Union européenne, FMI). Par petites touches, le romancier évoque l'histoire tourmentée de la Grèce, des occupations successives (par l'empire ottoman, par l'Italie, par l'Allemagne nazie pendant la seconde guerre mondiale) à l'exil des Grecs d'Asie Mineure contraints de quitter la Turquie.

Le portrait empathique d'un enfant autiste révulsé par le désordre du monde

Mais plus encore que le malheur grec, incarné par une journaliste revenue vivre chez son père et témoin impuissant d'une corruption facilitée par la misère, c'est à l'infiniment touchant personnage de Yannis que tient le charme de ce livre-fable. 

Comment ne voyons-nous pas, comme le dit un des personnages du livre, que ces enfants-là portent en eux "la douleur des hommes", avec leur terreur du changement, leur "immense solitude" et leur "impossibilité désespérante à s'ouvrir à l'autre" ? Ce portrait empathique d'un enfant autiste révulsé par le désordre du monde questionne, en creux, nos certitudes de neurotypiques comme autant de failles.

"L'enfant qui mesurait le monde", de Metin Arditi
(Grasset, 300 pages, 19 euros)

Extrait : "Après l'accouchement, elle avait vécu deux ans le cœur suspendu. Yannis mon trésor, Yannaki mon oiseau, Yannouli mon miel, Yannakaki mon gâteau... Quand vas-tu me regarder ? Le regard ne venait pas, mais l'enfant était si doux... Ils en riaient avec Andreas. Comment avaient-ils réussi le miracle d'avoir un enfant calme, eux qui étaient si impatients ?"