"L'autre qu'on adorait" de Catherine Cusset : tombeau pour un ami suicidé

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 26/08/2016 à 09H34, publié le 23/08/2016 à 09H24
Catherine Cusset

Catherine Cusset

© Catherine Helie pour Gallimard

Le 22 avril 2008, Thomas Bulot, un Français parti enseigner aux Etats-Unis, se suicidait à trente-neuf ans à Richmond, en Virginie. La narratrice, Catherine, retrace la vie de cet ami bipolaire qui s'est brûlé les ailes. Un roman déchirant.

Le livre tient du défi que s'est lancée la romancière : approcher, au plus près, son ami Thomas, mort consumé avant l'âge de 40 ans. Raconter sa vie, même si elle sait qu'autrui est une  "ombre où ne pouvons jamais pénétrer", pour reprendre une expression de Marcel Proust placée en exergue de son roman. 

"L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie "

Sur 300 pages, la narratrice dresse le portrait de cet ex-amant retrouvé suicidé, dès les premières pages du livre, dans la fac américaine de Richmond où il enseignait. Qui était Thomas, cet "Autre qu'on adorait" (titre emprunté à une chanson de Léo Ferré : "Avec le temps, va, tout s'en va / L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie "...) ? Son double qui a manqué son destin.
 
Catherine est normalienne, Thomas a raté par deux fois le concours qui mène à la prestigieuse Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm. Néanmoins, comme elle, il a décidé d'aller vivre outre-Atlantique. Sa fine connaissance de l'oeuvre de Marcel Proust alliée à une double passion pour le cinéma et la musique classique lui ouvre les portes de l'université de Columbia, à New York. Et tout semble alors lui sourire : il est pris comme enseignant dans une fac américaine, et les filles lui tombent dans les bras (y compris la narratrice, même si cette idylle là ne dure pas).

Thomas boit, Thomas s'enfonce, Thomas se ruine

A quel moment a-t-il raté la marche qui le propulsait en avant ? La carrière de Thomas patine, et les discours brillants n'arrivent plus à masquer les trous dans le CV, ces publications qui tardent trop pour qu'il puisse être recruté dans une université prestigieuse. Les amours s'enchaînent et s'enrayent, d'Ana la Roumaine à Olga la Russe, jusqu'à Nora, la belle étudiante américaine. Une transgression aux Etats-Unis, où un professeur doit éviter de frôler de trop près ses élèves, même adultes et consentants.

Thomas boit, Thomas s'enfonce, Thomas se ruine dans une existence au dessus de ses moyens. Sa famille le découvre trop tard : Thomas est bipolaire. L'infernal cycle maniaco-dépressif le fait osciller de tous les excès - folles dépenses et amours incandescentes- à la dépression, une bouteille pour seule compagne. Sa famille reste impuissante, faute d'avoir pris à temps la juste mesure du diagnostic. Les autres s'éloignent. 

"Tu sais Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure"

Bien au-delà du petit monde universitaire décrit, ce roman vaut tragédie contemporaine. A quel fil tient le destin ? L'interrogation court tout au long de cette longue adresse à l'ami disparu, avec qui la narratrice avait partagé fous rires, "joints aux effets exquis", concerts de rock et nuits blanches. Adresse qui tourne parfois au vif reproche envoyé à un "tu" absent : "C'est un hiver en harmonie avec ton humeur. Tu ne contactes pas tes amis. Tu n'as envie de voir personne. Tu ne réponds pas au téléphone..."

Destiné à qui, ce reproche lancinant ? A l'absent ? Ou plutôt à elle-même, cette narratrice arrogante, consciente d'écrire en surplomb, du haut d'une vie à priori plus réussie ?  Blessé par la façon dont il était dépeint dans une des oeuvres de la romancière, Thomas s'en était un jour plaint.  "Tu sais Catherine, les gens ont quand même une vie intérieure", lui avait-il dit. La flèche avait atteint son but, sans décourager la romancière.

Et si ce roman vibre si fort, c'est qu'il a pris l'exact tempo pour conter l'ascension d'un Thomas rayonnant qui s'était élancé, confiant, vers les Etats-Unis. Puis pour décrire sa descente aux enfers, quand la fêlure insoupçonnée s'est faite lézarde, jusqu'à l'effondrement. Dense et poignant.

"L'autre qu'on adorait", de Catherine Cusset
(Gallimard, 300 pages, 20 euros)

Extrait : "Qu'est-ce qu'un portrait ? Les ignorances comblées par la fiction fausseront-elles celui-ci ? Entendra-t-on ton rire ? Verra-t-on comme je la vois la courbe de ta vie, cette ligne qui prend un grand tournant quand tu pars à vingt-trois ans aux Etats-Unis et qui, telle une voiture de sport, fonce vers un mur contre lequel elle va se fracasser ?"