"L'art de perdre" d'Alice Zeniter, une fiction prenante pour combler les silences de la guerre d'Algérie

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 15/09/2017 à 11H40, publié le 15/09/2017 à 11H22
La romancière Alice Zéniter

La romancière Alice Zéniter

© Astrid du Crollalanza pour Flammarion

Perdre la guerre, perdre sa terre, laisser perdre sa langue maternelle. Dans "L'art de perdre" (Flammarion), Alice Zeniter fait vivre et bouger trois générations meurtries par la guerre d'Algérie, à commencer par le grand-père harki. Une fiction pour réparer les non-dits d'une guerre occultée.

Plus d'un demi-siècle après la signature des accords d'Evian, la guerre d'Algérie resurgit en cette rentrée littéraire. Le sujet était jusque là plutôt chasse gardée de romanciers masculins comme Laurent Mauvignier ("Des hommes") ou Jérôme Ferrari ("Là où j'ai laissé mon âme"). Et leurs œuvres étaient taraudées par cette interrogation sur la génération de leurs pères : qu'y avaient-ils fait ? Avaient-ils été résistants ou bourreaux ? Le ton change en cet automne 2017, où des romancières (Alice Zeniter, Brigitte Giraud) essaient de retisser le fil rompu de la mémoire, cette transmission chaude et vivante du passé des siens. Et il est moins question, dans leurs romans, de héros ou de tortionnaires que de vies au quotidien emportées dans la tourmente.

"L'art de perdre" plante le décor de la France coloniale. Puis emporte le lecteur dans l'odyssée prenante d'une famille déracinée du fond de la Kabylie, qui échangera ses oliviers, ses montagnes et son soleil pour le décor tristounet d'une HLM normande.

Ali, l'ancien combattant devenu harki

L'histoire court sur trois générations. Elle nous est contée par Naïma, la narratrice, jeune Parisienne vive, cultivée et petite-fille de harki, comme l'auteure Alice Zeniter. Et elle commence avec Ali, notable d'un village de Kabylie accroché à flanc de montagne. Respecté de son entourage, il est une des voix qui comptent dans sa communauté montagnarde, d'autant qu'il a voyagé. Engagé pendant la seconde guerre mondiale, il a fait la campagne d'Italie, et combattu à la bataille de Monte-Cassino. Il en est revenu décoré, et milite fièrement dans une association d'anciens combattants.

Quand les indépendantistes, en novembre 1954, commettent les premiers attentats, Ali n'a pas encore compris que le tourbillon l'emporterait comme un fétu de paille. A quoi tiennent les hasards de la vie ? Lorsque le FLN demande aux vétérans de renoncer aux pensions versées par l'armée française, Ali s'indigne : c'est non. Il n'a pas risqué sa vie pour rien. A-t-il conscience des conséquences ? Il est désormais classé dans le camp du colonisateur, malgré les horreurs perpétrées par l'armée française jusque dans son village kabyle. Des soldats français sont venus traquer les rebelles dans ces hameaux perdus, et ils ont tué sauvagement "Fatima la pauvre", une veuve âgée sans ressource, parce que son fils avait rejoint les insurgés.

Du camp de Rivesaltes aux préfabriqués de Provence

Il n'y a plus le choix. Le dos au mur, Ali, sa femme Yema et leurs enfants se retrouvent un jour de 1962 sur un bateau sans retour, qui quitte "Alger la Blanche" pour Marseille. Ils connaîtront le camp boueux de Rivesaltes et les préfabriqués d'un village de Provence avant de se poser enfin en Normandie dans un logement HLM, trop petit pour la fratrie de dix.

De cette fratrie émerge l'aîné, Hamid. Encore enfant, le futur père de Naïma va apprendre en trois mois à lire et à écrire le français. Seul capable de comprendre et remplir les formulaires sans cesse réclamés, il paiera le prix de ses dons en devenant l'intermédiaire obligé entre ses parents (voire entre toute la cité) et l'administration française. Car Ali, qui faisait autorité dans son village de Kabylie, est réduit, de ce côté-ci de la Méditerranée, à sa condition d'ouvrier illettré.

La suite de l'histoire ? Hamid épousera Clarisse, fille de Bourguignons, et scrutera plus tard avec anxiété les (excellents) bulletins de ses quatre filles. Et c'est l'une d'elles, Naïma, qui en fera le héros (l'un des héros) de cette saga. Elle encore qui brisera un tabou en retournant en Algérie sur les anciennes terres familiales. De cette confrontation entre la réalité et les récits nostalgiques entendus en France, elle tirera un récit savoureux, tour à tour critique et empathique.

La vie qui va, loin des identités figées

Déroulant la pelote générationnelle, elle  ressuscitera une mémoire ensevelie, enfouie au creux des gestes et des souvenirs. On connaissait jusque là Alice Zeniter comme l'auteur virtuose de romans cérébraux, elle habille ici de chair son récit comme jamais, en succession de scènes vibrantes. Le lecteur voit surgir devant lui Ali l'homme blessé, Hamid qui fuit le passé, ou Yema, petit bout de femme vive et chaleureuse qui étreint d'autant plus fort sa petite-fille Naïma que les mots lui manquent pour communiquer avec elle. L'aïeule est arrivée trop tard sur le sol normand pour acquérir totalement le français. La petite fille ne connaît pas l'arabe, que son père n'a jamais jugé utile de lui apprendre. De quelle utilité lui aurait-il été à l'école ?

Pont entre les générations, ce beau livre vaut aussi voyage, navette entre la France et l'Algérie. Il ne règle pas de comptes. Il raconte la vie qui va, bouillonnante.

L'Art de perdre, Alice Zéniter
(Flammarion - 514 pages- 22 euros)