"L'art de perdre", d'Alice Zeniter, remporte le prix Landerneau des lecteurs

Par @Culturebox
Mis à jour le 29/09/2017 à 10H22, publié le 29/09/2017 à 09H56
Alice Zeniter a reçu le prix Landerneau des lecteurs pour "L'art de perdre" (Flammarion), le 28 septembre 2017.

Alice Zeniter a reçu le prix Landerneau des lecteurs pour "L'art de perdre" (Flammarion), le 28 septembre 2017.

© JOEL SAGET / AFP

La romancière Alice Zeniter, révélation littéraire de la rentrée, a reçu le prix Landerneau des lecteurs pour "L'art de perdre", publié chez Flammarion. Le récit porte sur les non-dits de la guerre d'Algérie et raconte le destin d'une famille française dont le grand-père fut harki.

En lice pour le Goncourt, le Renaudot et le Femina, Alice Zeniter a déjà reçu le prix littéraire du journal Le Monde et le prix des libraires de Nancy. "L'art de perdre" est le cinquième roman de la romancière, âgée seulement de 31 ans, et dont le palmarès littéraire est déjà impressionnant : prix de la Closerie des Lilas et prix du livre Inter en 2013, prix Renaudot des lycéens en 2015.

Paru le 16 août, au premier jour de la rentrée littéraire, "L'art de perdre" a été depuis unanimement salué par la critique. Faisant fi de tous les préjugés colportés sur les harkis, ces Algériens restés du côté de la France pendant la guerre d'indépendance, Alice Zeniter choisit de nous raconter cette histoire à la seule hauteur d'êtres humains tragiquement ballotés par l'Histoire. Cela donne un récit saisissant dont le souffle et l'humanité ne s'épuisent jamais.

Un roman sur les nons-dits de la guerre

"Il y avait des années que je tournais autour de l'envie d'écrire sur l'arrivée des harkis en France, d'écrire pour eux". Avec "L'Art de perdre", Alice Zeniter a réparé une injustice en donnant la parole à ceux qui ne l'avaient jamais prise.

Petite-fille d'un homme que les aléas de l'Histoire ont placé dans le camp des harkis, ces Algériens restés du côté de la France pendant la guerre d'indépendance, Alice Zeniter ne souhaitait pas qu'"on rappelle (sa) propre histoire familiale". "Je craignais que ça enferme le livre dans une certaine réception", explique la romancière. Mais le secret familial a été vite éventé.

"Je me suis souvenu d'un vers d'Homère : les malheurs des hommes sont faits pour être chantés", se souvient Alice Zeniter. L'histoire des harkis n'avait jamais été "chantée". Si Alice Zeniter, 31 ans, est petite-fille de harkis, réduire "L'Art de perdre" a une histoire familiale serait erroné et par trop parcellaire. La voix que l'on entend dans ce roman est celle de Naïma, jeune Parisienne travaillant pour une galerie d'art, ignorant tout ou presque de l'Algérie.

Dire une vérité embarrassante

"L'Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d'accueil", écrit Alice Zeniter. En travaillant sur son roman, elle a découvert ces "espèces de poches secrètes où l'on met tous ceux dont les trajectoires nous embarrassent".

Il y a le camp de Rivesaltes où seront parqués les harkis après avoir "accueilli" les républicains espagnols fuyant Franco, les Juifs et les Tziganes raflés par Vichy... Le livre d'Alice Zeniter n'est pas pour autant un réquisitoire même si la jeune femme avoue "sa colère et son dégoût" face à cette histoire grise.

"Par la forme du récit, on peut aussi apporter une beauté et faire sortir ces personnages d'une dimension purement victimaire qui ne permet pas de prendre en compte leur courage, leur joie, la totalité qui fait que ce sont nos frères d'humanité", dit-elle.

Une fausse désinvolture

Son titre, "L'Art de perdre", est inspiré d'un poème d'Elizabeth Bishop, reproduit dans le roman. "Ce que j'adore dans le poème de Bishop, c'est cette fausse désinvolture qui cache une blessure terrible", reconnaît la romancière. Que connaît Naïma de l'Algérie et de l'histoire de sa famille ? Ali, son grand-père harki, est mort. Sa grand-mère Yema ne parlera jamais le français. Hamid, son père, a préféré se murer dans le silence plutôt que d'évoquer la terre de son enfance. Pour des raisons professionnelles, Naïma ira en Algérie sur les traces des siens.

Ce roman n'est pas le seul livre de la rentrée à évoquer l'Algérie. "Si la guerre d'Algérie appartient au passé pour les jeunes générations d'aujourd'hui, la découverte, via la littérature ou toute autre forme d'art, d'une injustice enfermée depuis longtemps dans le passé vient nous frapper de plein fouet comme si elle avait eu lieu aujourd'hui".

Le prix des lecteurs

Créé à l'initiative de Michel-Edouard Leclerc, le prix Landerneau des lecteurs associe les choix littéraires de 1.170 libraires des Espaces culturels E.Leclerc et un jury de 200 lecteurs, sélectionnés dans toute la France, et qui était présidé cette année par l'écrivain et journaliste Christophe Ono-dit-Biot. Il est doté de 10.000 euros.

Alice Zeniter était en lice face à la récente lauréate du prix Fnac, Véronique Olmi ("Bakhita", Albin Michel), Olivier Guez ("La disparition de Josef Mengele", Grasset) et Miguel Bonnefoy ("Sucre noir", Rivages). L'an dernier, le prix avait récompensé Karine Tuil pour "L'insouciance" (Gallimard).
Alice Zeniter, "L'art de perdre" (couverture)