"Frappe-toi le coeur" d'Amélie Nothomb, un conte acide et délicieux

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 24/08/2017 à 12H50, publié le 24/08/2017 à 11H30
La romancière Amélie Nothomb

La romancière Amélie Nothomb

© © Olivier Dion

Un quart de siècle déjà qu'Amélie Nothomb, ponctuelle comme un métronome, sonne le gong de la rentrée littéraire avec son roman annuel. Le vingt-cinquième, "Frappe-toi le cœur" (Albin Michel), qui paraît en cette rentrée 2017, vaut implacable démonstration autour d'un sentiment crève-cœur : l'envie.

"Frappe-toi le cœur" (Albin Michel), le nouveau roman d'Amélie Nothomb, est un bon cru, sec et âpre. Mieux encore, un citron frais et acide, à déguster en moins de deux heures. Disons le temps d'un Paris-Rouen, car ce conte cruel commence comme un "Madame Bovary" des années 1970.

Le plaisir de susciter "un vilain pli" d'envie

Jeune beauté blonde de province, Marie est ravie de faire tourner la tête des garçons, par pur plaisir de susciter "un vilain pli" d'envie à la bouche de ses copines de lycée. Tout naturellement, elle laisse le prétendant le plus en vue de la ville, Olivier, lui faire sa cour. Ses amies n'en sont-elles pas folles de rage ?

Mais en cette époque (pas si) lointaine, le marivaudage poussé a ses conséquences, et la contraception est encore interdite aux jeunes filles. Marie tombe enceinte. Que vouliez qu'elle fît ? Sur un malentendu, elle épouse le futur pharmacien Olivier (aux anges), et accouche à vingt ans d'un ravissant bébé, appelé Diane. Toute la famille se récrie-t-elle d'admiration devant la petite fille ? Marie tombe instantanément jalouse du nourrisson, qu'elle traite avec la plus grande froideur. Car, (vous l'avez deviné), l'envieuse, c'est elle.

"Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie"

Comment Diane va-t-elle grandir avec ce poison inoculé dès l'enfance, l'absence de tendresse maternelle ? Surdouée, elle tente tous les raisonnements pour trouver des excuses à sa mère. Jusqu'à ce que naissent un frère, puis une sœur, qui, eux, seront traités affectueusement.

Voyant s'écrouler ses explications de l'univers, Diane décide de se vouer à ses études de médecine. Elle choisit la spécialité cardiologie à cause d'un vers d'Alfred de Musset, qui donne son titre au roman: "Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie". (Cérébrale toujours, Amélie Nothomb a laissé tomber la suite : "C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour").

Deux fils conducteurs : la relation mère-fille, et le sentiment de jalousie

A l'université, Diane sera rattrapée par son destin... Arrêtons-nous ici pour ne point gâcher cette intrigue serrée comme un expresso. Disons juste que l'ingénieuse romancière déroule tout du long deux fils conducteurs étroitement noués : la jalousie qui corrompt tout, et le lien mère-fille, dans ce qu'il a de plus délétère (la gent masculine joue dans cette histoire un rôle secondaire).

Lecteur, nous ne saurions en dire davantage, ni trahir le dénouement. Disons juste que ce roman tient toutes ses promesses : les pages filent vite sous les doigts, l'écriture y est plus limpide que jamais et la romancière n'abuse pas de son péché mignon, ces aphorismes scintillants qui coulent si facilement sous sa plume.

Ajoutons que la fonction cathartique y est remplie à merveille, mais n'allons pas jusqu'à suivre l'injonction du titre. Se frapper le cœur ? Nous nous en garderons bien. Quel génie pourrait bien en jaillir, quand vous l'avez tout entier injustement accaparé, Amélie ?

"Frappe-toi le cœur", d'Amélie Nothomb
Albin Michel, 182 pages, 16,90 euros (à paraître le 24 août)

Extrait :

"Il y avait une joie encore beaucoup plus puissante : il s'agissait de susciter la jalousie des autres. Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d'en avoir la bouche sèche".