"Et soudain, la liberté" d'Evelyne Pisier et Caroline Laurent : destinées au féminin

Par @Culturebox
Mis à jour le 07/09/2017 à 13H14, publié le 07/09/2017 à 10H22
 Fidel Castro et Evelyne Pisier

 Fidel Castro et Evelyne Pisier

© Editions Les Escales

Une fois ce livre achevé, on le repose délicatement, comme on le ferait avec un breuvage fort et apaisant. A l’issue des 430 pages de "Et soudain, la liberté", il y a cette ivresse d'avoir accompagné des vies de femmes qui douloureusement ont gagné leur indépendance. Un ouvrage écrit à quatre mains par Evelyne Pisier, l'auteur, et Caroline Laurent, l'éditrice.

Quatre mains. Celles d’Évelyne Pisier écrivaine et politologue, aujourd’hui décédée. Celles de son éditrice Caroline Laurent "frappée par un coup de foudre amical" juste avant la mort de l’auteur de ce qui ne pouvait que s’intituler : "Et soudain, la liberté".

Il y a quelque chose de Duras

On ne lit pas ce livre, on assiste à son récit. Le lecteur devient témoin. Témoin de destins, ou plutôt de destinées car ce livre est féminin. Ainsi, d’emblée, les parfums, les saveurs du Saigon de la seconde guerre, s’offrent à nous comme on pénètre incognito, l’intérieur d’une famille. Un triptyque se met en place, se noue. Lucie, l’enfant aux yeux verts, à la chevelure couleur sable. Mona, la mère, au charme imparable. André, le père à la belle stature. Séquences de bonheur où l’on pressent la fêlure. Il y a quelque chose de Duras dans ces lignes économes.

Une nourrice est là, au beau milieu du tableau, faussement idyllique. Lucie l’adore. Le père va la sermonner. On ne peut avoir de tels sentiments pour une "niakouée". Il est adepte du maréchal Pétain, fasciné par Maurras et son "nationalisme intégral". Et les témoins que nous sommes devenus au fil des pages, d’entendre ce qu’étaient les paroles du sexisme, du racisme, le plus théorisé, le plus rudimentaire. Le discours d’une époque pas si éloignée. Étrangère et voisine. Le souffle de l’histoire traverse les pages et les drames de ce triptyque. Mona  violée par des soldats japonais. André, déchu par le pouvoir gaulliste se retrouve en Nouvelle Calédonie. Lucie ouvrant les yeux sur la violence de son père. Là-bas le canaque est encore situé plus bas dans l’échelle de l’humanité conçue par André.
Nous voilà compagnons des pensées, des faits, des gestes. Les corps n’échappent pas à nos regards indiscrets. Le désir de Mona pour ce qui ressemble à un superbe salaud, pour un amant aussi dont on ne saura jamais le nom. Les premiers émois de Lucie qui sait qu’elle brûle du même feu que sa mère. Les manœuvres perverses du père. Le triptyque finira bien sûr par éclater. Un tragique dont on suit chaque épisode de l’inéluctable. Jusqu’à la mort.

Deux passions, Fidel Castro et Bernard Kouchner

Le livre fonctionne à plein, mais pour une raison supplémentaire. Une sorte de secret de fabrication livré en temps réel. Cet ouvrage est un balancement constant, affiché, entre fiction et réalité. Évelyne Pisier tisse son réel romancé, et Caroline Laurent met en lumière la coulisse du vécu. C’est elle l’éditrice qui a refondu ce récit, réassemblé les pièces éparses laissées par la disparue. Ce roman-vrai est un cocon qui s’ouvre sans cesse sur les multiples confidences d’une incroyable existence. En voyage à Cuba, avec l’UEC, l’Union des étudiants communistes (et oui, la fille du maurassien a fait sa révolution), Lucie va rencontrer des icônes de la guérilla victorieuse. Le Che. Et surtout Fidel Castro, en personne. Ils vont s’aimer. Le témoin que nous sommes, viendrait  il donc de sombrer dans les aventures d’un quelconque "peoplerie" ? Certes non. Dans l’alternance des chapitres, l’éditrice confirme la réalité de cette passion, "un œil qui vibrait encore" bien des années plus tard. Car cela en fut une, au moins pour Évelyne/Lucie. Mais Fidel avait son défi à pérenniser, ses discours à tenir sans fin, et Lucie d’apercevoir alors Victor, un des français qui l’accompagnaient. Victor est médecin, engagé dans l’humanitaire, toujours en voyage. Si loin. Bernard Kouchner se cache sous ses traits.
Fidel Castro et Evelyne Pisier

Fidel Castro et Evelyne Pisier

© Editions Les Escales

L'histoire d'une libération

Mais l’essentiel n’est pas là, tant s’en faut. L’histoire de "Et soudain la liberté" n’est autre que celle d’une libération. Un déclic où d’autres livres ont joué à plein leur rôle de révélateur à soi-même, à sa condition. « Un deuxième sexe » prêté sous le manteau par une bibliothécaire secrètement amoureuse de Mona. Un essai de Frantz fanon. Une pensée qui chemine. Et le quotidien devient insupportable, il faut en changer. La détermination se fait alors passionnelle. Mona et sa fille feront du combat féministe une vraie raison d’être.

Les dernières pages filent sous nos doigts de témoins avides d’en savoir plus. Après le féminisme, voici la lutte pour le "droit de mourir dans la dignité", le combat de Mona. Puis vient la mobilisation contre le sida. Pendant ce temps Lucie rassemble toutes ses forces pour subvenir seule, aux besoins de ses enfants. Toujours et encore de nouvelles batailles. Olivier Duhamel fut le dernier compagnon d'Evelyne Pisier.

Comme l’écrit Caroline Laurent à la fin du livre, "je ne saurai pas finir. C’est la vie qui finit pour nous."  
 
"Et soudan, la liberté" d'Evelyne Pisier et Caroline Laurent

"Et soudan, la liberté" d'Evelyne Pisier et Caroline Laurent

© Editions Les Escales

"Et soudain, la liberté" d'Evelyne Pisier et Caroline Laurent, Editions Les Escales