"Continuer", de Laurent Mauvignier, roman galopant de la rentrée littéraire 2016

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 26/08/2016 à 19H22
Laurent Mauvignioer publie "Continuer" (Editions de Minuit) 2016

Laurent Mauvignioer publie "Continuer" (Editions de Minuit) 2016

© Roland Allard

Laurent Mauvignier explore une nouvelle fois le monde avec "Continuer" (Editions de Minuit). Cette fois le voyage se cantonne aux montagnes du Kirghizistan, où une mère embarque son fils dans une aventure à cheval. Une expédition extrême, à but salvateur. Un roman qui commence en douceur, monte en puissance, et finit par vous happer jusqu'à la dernière ligne.

L'histoire : Sibylle est au bout du rouleau. Infirmière, célibataire, elle ne sait plus par quel bout prendre son ado qui déraille, tandis que sa propre vie a pris une tangente qui penche du côté du ratage. Elle décide de tout lâcher pendant quelques mois pour s'occuper de Samuel. L'idée d'une expédition à cheval dans les montagnes Kirghizes ne plaît ni à Samuel, ni à son père, mais Sibylle tient bon et se lance dans l'aventure.

Petite fille d'immigrés russes, elle fut autrefois énergique et engagée. Mais pour des raisons que l'on ignore à l'ouverture du roman, Sibylle est devenue une femme éteinte, habitée par le sentiment d'avoir tout raté. L'aventure qu'elle impose à son fils en pleine crise d'adolescence est un défi qu'elle se lance pour se donner une ultime chance de récupérer son fils, et aussi sa propre vie, qu'elle a laissé filer dans une direction qui ne lui convient pas. Le pari est ambitieux, et jusqu'à la dernière ligne du roman on ne sait pas si elle aura les vertus attendues.  

Sauvetage en paysages sauvages

Avec "Continuer", Laurent Mauvignier conjugue roman d'aventures, chronique sociale et drame psychologique. Le romancier décortique les relations, présentes et passées, entre les différents protagonistes : la relation de Sibylle avec le père de Samuel, qui a mal tourné, celle de Sibylle avec un amoureux de jeunesse, qui s'est mal terminée aussi pour d'autres raisons, Il décrit aussi la relation conflictuelle de Sibylle avec son fils, livré à lui-même, tenté par des dérives extrémistes, qui a une image idéalisée du père, et un regard très dur sur sa mère. Laurent Mauvignier croque avec justesse l'adolescent, plongé dans cette période d'entre-deux confuse et jaillissante en même temps que pétrie de contradictions, de nombrilisme, de blocages, d'empêchements, de colères.

Car "Continuer" est aussi un très beau double portrait, qui s'esquisse dans le regard croisé du fils sur la mère, et inversement. Regard qui évolue au fil de l'aventure, au contact d'un monde rude, qui n'autorise aucun faux pas, dévoilant derrière le masque fatigué et dépressif de Sibylle une femme idéaliste capable de déployer quand cela est nécessaire force et énergie, du côté de Samuel, une douceur et une intelligence qu'il cachait sous son crâne rasé et derrière son regard dur.

"Heroes"

Mais ce que réussit le mieux Laurent Mauvignier dans ce nouveau roman, ce sont les scènes épiques, ces scènes qui se déroulent à l'autre bout de la planète, à cheval dans les montagnes Kirghizes, des plan-séquences époustouflants, qui laissent le lecteur étourdi. Le romancier avait expérimenté un grand voyage chez les humains du monde entier sous forme d'histoires courtes, toutes reliées par un même événement, le tsunami, dans "Autour du monde". Il poursuit ici son exploration des replis de l'âme humaine à travers un déplacement physique, cette fois dans un seul lieu, et concentré sur deux personnages, voyage qui s'accompagne d'une double émancipation, d'une remise en mouvement des cœurs, d'un redéploiement des âmes. Une sorte de deuxième accouchement pour Sibylle (aux forceps), qui ouvre sur la promesse d'une vie dont les bases auront une chance d'être disposées au bon endroit. Un mouvement nécessaire, comme celui du pédalier quand on veut remettre en place la chaîne du vélo qui a déraillé.

"Être un héros juste pour un jour, être des héros pour toujours", résonnent les mots de la chanson de David Bowie qui accompagne Samuel tout au long de l'expédition, et qui le relie secrètement à sa mère. 

L'écriture cale son rythme sur l'allure du cheval, tantôt au pas, tantôt au trot, souvent au galop, chapitres courts, allers-retours entre passé et présent bien balancés, écriture cinématographique, "Continuer" est un roman ravigotant de la rentrée 2016.
Couverture de "Continuer", Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)
Continuer, Laurent Mauvignier (Editions de Minuit – 239 pages – 17 euros)

Extrait :
"Quand Sibylle ouvre la marche, elle fend le cercle qui s’est fermé autour d’eux. Samuel la suit, le regard des hommes qui les laissent passer est une barrière plus difficile à franchir que leur corps, mais le cercle s’est ouvert et forme une ligne flottante : huit hommes qui les regardent partir et les suivent longtemps, d’abord du regard, puis en marchant derrière eux, de plus en plus près. Ils ne lâchent pas si facilement, ils insistent, toujours les questions sur les chevaux. Mais Sibylle ne répond plus. Elle murmure à Samuel qu’il faut continuer à descendre, sa voix est si basse maintenant qu’elle chuchote comme si elle craignait que l’un des hommes parle français, ce qui est absurde, bien sûr, elle le sait, peu importe, c’est plus fort qu’elle.
On lui avait bien dit que c’était une connerie de partir avec son fils comme ça à l’aventure, seulement tous les deux. Mais elle avait tenu bon, elle avait répondu, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous voulez que je ne fasse rien et que je laisse Samuel plonger et lâcher prise complètement ? Non, ça, c’est hors de question, je ne le laisserai pas tomber."