"Brûle" de Laurent Rigoulet, le roman captivant des prémices oubliées du hip-hop

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 02/10/2016 à 17H09, publié le 28/09/2016 à 09H49
"Brûle" de Laurent Rigoulet, le roman des prémices oubliées du hip-hop.

"Brûle" de Laurent Rigoulet, le roman des prémices oubliées du hip-hop.

© Olivier Metzger - Editions Don Quichotte

Comment est né le hip-hop ? Qui a posé la première pierre ? La légende a retenu certains noms : Grandmaster Flash, Afrika Bambaataa. Ceux qui les avaient précédés ont été ignorés, renvoyés au néant. Ce roman brûlant, dont la part de fiction sert un récit des faits très documenté, nous immerge au cœur de l'action, dans le Bronx du début des années 70, et redonne une voix aux pionniers de l'ombre.

Ce roman est le fruit d'une enquête minutieuse

La sortie en 1979 du hit "Rapper's Delight" des New-yorkais Sugarhill Gang est considérée comme la première percée du rap au plan international. Ils sont légion à avoir été foudroyés par ce nouveau style musical grâce à cette chanson.

Pourtant, "Rapper's Delight" n'était pas le début d'une histoire, elle marquait au contraire la fin de quelque chose, nous explique Laurent Rigoulet. C'est cette aventure méconnue des prémices du mouvement et celle de ses acteurs qu'il a voulu raconter. Une aventure passionnante, aussi politique qu'artistique, aussi musicale que sociale, dont les rues défoncées du Bronx ravagées par les incendies sont la toile de fond.

Cette histoire, l'auteur, journaliste à Télérama et ex-Libération, la porte depuis longtemps. Vingt ans qu'il tente de percer le mystère. Vingt ans qu'il arpente les rues du Bronx, traque la moindre info dans les journaux d'époque, parle à des figures comme Grandmaster Caz, Grand Wizard Theodore, Crazy Legs ou Afrika Bambaataa. Ce roman, son premier, est en réalité le fruit d'une enquête minutieuse.

La figure originelle : Clive Campbell, alias Kool Herc

Le récit se concentre sur une figure athlétique du nom de Clive Campbell alias Kool Herc (Herc pour Hercule en raison de son imposante stature), un adolescent du Bronx arrivé de la Jamaïque vers 10 ans. Dj pionnier, rappeur à ses heures mais aussi graffeur et grand danseur: c'est lui le véritable père du hip-hop, postule Laurent Rigoulet. C'est lui qui en a synthétisé en tout cas le premier toutes les disciplines.

Mais ce récit, c'est Gary Jr, qui le raconte. Gary Jr est un garçon à l'identité floue, ni blanc, ni noir, ni juif, ni portoricain, toujours dans l'ombre de Kool Herc durant ces années d'effervescence. C'est par ses yeux que le lecteur vit cette aventure palpitante. Ce témoin fictionnel permet à l'auteur de nous immerger dans l’intimité du mouvement naissant mais aussi de combler les quelques trous du récit fondateur, "qui ne repose que sur des souvenirs, sur de l'oralité, puisque rien n'a été enregistré".

Plongée au coeur de la première fête hip-hop

"La pièce où est né le hip-hop n'était pas très grande", écrit Laurent Rigoulet. "On la traversait en une fraction de seconde, moins de dix mètres séparaient ses deux entrées. Le sol était couvert de linoléum, le plafond bas, la lumière étale." Cette salle, il l’a visitée. C'est celle du 1520 Sedgwick avenue, dans le Bronx, où a eu lieu le 11 août 1973 la fête de famille considérée comme la première pierre du hip-hop. La soirée était organisée par Cindy, la sœur de Kool Herc, pour refaire sa garde-robe avant la rentrée des classes. La salle avait été louée 25 dollars; l'entrée coûtait 25 cents pour les filles et 50 cents pour les garçons.

Boissons, bonbons, sono, bassines de glace : toute la famille avait mis la main à la pâte. En premier lieu le père de Kool Herc, Keith Campbell. Ce maniaque du son, galvanisé dans son pays natal par les sound-systems jamaïcains, avait édifié amoureusement un mur de gigantesques enceintes, aussi imposantes que des forteresses, pour propulser le style musical novateur qu'allait déployer son fils.

"Après minuit, nous entrâmes dans une autre époque. Sans le savoir, sans savoir même par où nous étions passés", se souvient le narrateur. L’atmosphère est moite, le groupe des danseurs est compact. Kool Herc les rend fous en étirant les séquences les plus jouissives de certains morceaux. Sa technique révolutionnaire consiste à jouer deux copies du même disque sur deux platines. Au micro, la voix de Coke La Rock crépite, fiévreuse.

Tout l'été, Kool Herc joue dans les parcs et les foules le suivent partout où il va. Il sait faire taire la violence, la met à distance en menaçant de faire silence. Le Bronx lui mange dans la main. Bientôt, d'autres fêtes organisées par des concurrents se montent dans d'autres parcs. Grisé par son succès, assis sur le son phénoménal que lui a légué son père, le demi-Dieu du hip-hop naissant se laisse doucement doubler par d'autres Dj plus malins, plus techniques.

Un récit électrisant

Quelques années plus tard, le crack a ravagé cette sève créatrice et piétiné les derniers espoirs du Bronx, ce naufrage urbain absolu de l’Amérique des années 70 et 80. Mais le hip hop a prospéré. Ailleurs. A quelques kilomètres de son berceau, à Manhattan puis dans le monde, une industrie mondiale de milliards de dollars a fructifié, oublieuse de ses primo-créateurs.

Les pionniers du hip-hop n'ont jamais reçu ni argent ni reconnaissance et leur amertume est totale. Avec ce roman, Laurent Rigoulet voulait les réhabiliter. Mission accomplie. Son récit brûlant nous précipite au cœur de l'action. Il prend aussi le temps d’évoquer le terreau et les semences, les contributions périphériques, les petites mains de "la circulation de la musique et de la pensée noire" entre la Jamaïque et l'Amérique mais aussi à l'intérieur des Etats-Unis. L'écriture est précise, vive et très imagée. Le récit est parfaitement rythmé, à la fois électrisant et poignant. Un coup de poing digne des plus obsédants hits de rap, qu'on ne lâche pas et qui occupe l'esprit bien après l'avoir terminé.

« Brûle » de Laurent Rigoulet (éditions Don Quichotte)
356 pages - 18,00 euros

Extraits :

"Il appelait ça "le manège". Il attendait 2 heures du matin, l'heure la plus brûlante de la nuit, et lançait sa boucle, rajoutant de la vitesse à la vitesse, de l'écho à l'écho, de la transe à la transe, déroulant sous les pieds des danseurs une terre souple sur laquelle ils rebondissaient, une terre pour rivaliser d'audace et d'héroïsme, une terre pour s'envoler, faire des vrilles et des sauts périlleux."
(…)
"Nous rêvions d'un nouvel élan. La musique, il fallait qu'elle explose, qu'elle bouscule tout sur son passage. Tu nous vois danser ? Tu nous vois bondir ? Tu l'entends gueuler, ton quartier ? Le monde qu'ils ont abandonné, tu l'entends crier ? Ils l'ont négligé, ils l'ont lâché, ils ont largué les amarres, et bientôt il se dressera face à eux, le nouveau monde, le monde de demain."