"10:04" roman de Ben Lerner : la vie et la littérature, mode d'emploi

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 07/09/2016 à 17H14
L'écrivain américain Ben Lerner 

L'écrivain américain Ben Lerner 

© Patrice Normand

Ben Lerner publie "10:04" (L'Olivier), la peinture d'une génération en pleine mutation. L'auteur est lui-même au centre de ce deuxième roman, dont la forme mixe réalité et fiction et juxtapose diverses formes littéraires. L'écrivain américain sera présent à Paris pour le festival America, consacré à la littérature américaine, qui se déroule à Vincennes du 8 au 11 septembre.

L'histoire : New York sous la menace de la tempête du siècle. Ben, écrivain trentenaire anxieux à tendance régressive, vit à Brooklyn où il passe une grande partie de son temps avec sa meilleure amie Alex. Chômeuse et avide de maternité, elle demande à Ben d'être le père biologique de son enfant : "Alex avait suggéré une fécondation avec mon sperme", "on verra au fur et à mesure quel est ton degré d'investissement", avait-t-elle ajouté lors d'une visite au Metropolitan Museum.. Ben a aussi une petite amie, une partenaire sexuelle plutôt, prénommée Alena, une artiste.

Ben se consacre à l'écriture d'un roman. Son agent lui a demandé de développer une nouvelle parue dans le New Yorker. Il s'occupe également de temps à autres d'un enfant de 8 ans, Roberto, avec qui il a un projet de livre autoédité consacré à la méprise scientifique dont fut victime le brontosaure. Là-dessus, il apprend qu'il souffre de la maladie de Marfan, une maladie qui provoque une dilatation de l'aorte entièrement asymptomatique…

"Je vais me projeter dans plusieurs avenirs possibles simultanément"

"10:04" est le portrait aléatoire d'une génération qui expérimente de nouvelles manières de dérouler les différents aspects de l'existence : le travail, la vie de couple, la vie de famille, l'amour, la sexualité… Les codes sont transgressés tranquillement, aucun militantisme à l'horizon comme dans les années 70.

Œuvre de "métafiction", un genre qui conjugue fiction et réalité sans que la frontière soit clairement dessinée, "10:04" place le lecteur en poste d'observation d'un processus d'élaboration littéraire. Il est mis en face d'une figure interrogative, exploratoire, de ce que peut aujourd'hui être un roman, une fiction, bref, la littérature.

"Je vais me projeter dans plusieurs avenirs possibles simultanément", déclare Ben à son agent qui lui demande comment il compte développer sa nouvelle. Le romancier a donné à son roman une forme qui colle à cette combinaison d'expérimentations dont le résultat reste encore incertain (même si contre toute attente, l'intrigue prendra finalement une direction qui frise la normalité).

Une expérience de lecture inhabituelle, et enthousiasmante

Un temps déconstruit, des espaces chamboulés, "10:04", dont le titre est emprunté au film  "Retour vers le futur" (l'heure du retour dans le présent), ressemble à une performance, constituée de morceaux hétéroclites juxtaposés : prose, histoires dans l'histoire, poèmes, autofiction, adresses au lecteur, photos légendées ...

Une forme susceptible d'effaroucher les amateurs de clarté. Et pourtant,  "10:04" est un roman drôle, dans lequel le lecteur peut aussi, s'il accepte de se laisser embarquer dans une aventure de lecture inhabituelle, trouver mille raisons de se réjouir, avec en prime un beau voyage dans la ville de New York, en guest star magnifiquement honorée.
Couverture de "10:04", Ben Lerner (L'Olivier)
"10:04", de Ben Lerner, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jakuta Alikavazovic (L'Olivier - 263 pages – 19,50 €).

Extrait :
"La municipalité avait aménagé une voie aérienne abandonnée en promenade plantée que l'agent et moi longions vers le sud, le temps étant chaud pour la saison, après un dîner de fête scandaleusement hors de prix à Chelsea, durant lequel le chef avait, entre autres, littéralement massé à mort des bébés poulpes. Nous avions ingéré ces petites choses d'une tendreté incroyable, la première tête intactes que j'aie jamais consommée, qui plus est d'un animal qui décore sa tanière et se livre, a-t-on eu l'occasion d'observer, à des jeux élaborés. Nous marchions vers le sud, les rails hors d'usage luisaient faiblement ici et là poussaient sumac et cotinus semés avec soin, et nous avons atteint la partie de la High Line où les planches, sciées, deviennent des marches en bois qui mènent plusieurs degrés sous la structure ; le niveau inférieur, équipé de fenêtres verticales donnant sur la Dixième avenue, forme une sorte d'hémicycle où l'on peut s'asseoir et regarder la circulation."

Ben Lerner

Né en 1979, Ben Lerner est lauréat de plusieurs grands prix de poésie. Son premier roman, "Au départ d’Atocha" (L'Olivier 2014), a remporté le Believer Book Award, et figure dans la plupart des sélections des meilleurs livres publiés aux États-Unis de l’année 2011. Professeur de littérature à Brooklyn, le romancier américain sera présent au festival America, consacré à la littérature américaine, qui se déroule du 8 au 11 septembre 2016 à Vincennes.