"Notre famille" le bouleversant récit d'un exil, d'Akhil Sharma

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 05/01/2015 à 15H07
Akhil Sharma, auteur de "Notre famille" (L'Olivier)

Akhil Sharma, auteur de "Notre famille" (L'Olivier)

© ANDERSEN ULF/SIPA

"Notre famille" d'Akhil Sharma est le récit d'une aventure d'immigration de l'Inde vers les Etats-Unis. L'auteur a mis 10 ans à écrire ce deuxième roman, un bijou qui marie tragédie et humour. "Notre famille" raconte la vie d'un garçon au seuil de l'âge adulte, juché en haut de ces deux mondes : l'ancien et le nouveau, celui d'origine et celui d'adoption. Une découverte de la rentrée hiver 2015.

L'histoire : Années 70. La famille d'Ajay habite Delhi. Le père est comptable, la mère professeur d'économie dans un lycée. Fiers et attachés à l'indépendance de leur pays, les parents d'Ajay, le père surtout, songent pourtant à émigrer vers l'Occident. Quand en 1975 Indira Gandhi suspend la Constitution et déclare l'Etat d'urgence, la décision d'émigrer se précise. En 1978, le père d'Ajay quitte l'Inde et part pour l'Amérique. Un an plus tard, le reste de la famille, Ajay avec sa mère et son frère aîné Birju, le rejoignent. Ajay à 8 ans, Birju 12.

Le contraste entre le Delhi des années 70 et la ville de New York que découvre Ajay a de quoi créer le choc. La ville de Delhi est "calme, les rues sans circulation automobile", des films y sont à l'affiche pendant cinquante semaines et la population vit dans une certaine parcimonie oubliée aujourd'hui ("Nous gardions l'ouate des flacons de pilules et nos mères s'en servaient pour faire des mèches de lampes"). Cet état de fait crée "une sensibilité à la réalité physique de notre monde qui n'existe pratiquement plus aujourd'hui".

Quand Ajay arrive dans l'appartement (une seule pièce) loué par son père dans le Queens (port d'entrée des Indiens), le jeune garçon constate qu'il n'a jamais vu d'eau chaude couler d'un robinet. "Au spectacle de cette eau chaude qui se répandait l'air de rien, comme si elle était inépuisable, j'eu l'impression d'être plongé dans un conte de fées, dans l'une de ces histoires de cruche toujours pleine de lait ou de sac éternellement rempli de nourriture". Ajay n'est pas au bout de ses surprises. La richesse de l'Amérique ne cesse de le stupéfier, la télévision et la bibliothèque étant les deux choses qu'il préfère. L'image de son père, jusqu'ici celle d'un homme un peu faible, s'en trouve aussi redorée.

Puis la vie se stabilise dans le Queens, avec les voisins indiens. Ajay entre à l'école, étonné de se retrouver "au milieu de tant de Blancs qui se ressemblent tous". Il subit des brimades, mais s'en sort en racontant des histoires. Son frère Birju, travaille dur pour passer le concours d'entrée à la Bronx High School of Sciences. Toute la famille l'accompagne le jour J, sa mère lui fait manger des amandes et des oranges à la pause. Quelques semaines plus tard, quand la lettre de réponse arrive, c'est au temple que la famille au complet se rend pour l'ouvrir. Elle est positive : bonheur, fierté. Le rêve américain prend forme. Mais un jour Birju est victime d'un accident qui le plonge dans le coma. L’événement bouleverse tout le monde et infléchit notablement le destin de la famille…

L'apprentissage d'un autre monde

"Notre famille" fait le récit d'une immigration, celle particulière d'Ajay, mais à travers elle celle de tous ceux qui un jour décident de quitter leur pays et de tenter une nouvelle vie ailleurs. Que ressent on en quittant son pays ? Comment s'adapte-t-on en arrivant dans un autre? On suit pas à pas cette aventure, et l'on entre dans la profondeur des sentiments de son personnage. Akhil Sharma pose un regard acéré, sans concession mais plein de tendresse sur les deux mondes qu'il décrit : celui d'avant, l'Inde et ses coutumes ancestrales parfois un peu désuètes et naïves, et celui d'après, l'Amérique des gagnants, de l'énergie, mais aussi sa cruauté envers les plus faibles. On suit les enthousiasmes, les déchirements et les désenchantements, la solitude aussi d'Ajay, et aussi la naissance d'une vocation littéraire qui lui rend la vie plus supportable, "Voir la vie comme matériau d'écriture me protégeait", dit-il.

"Notre famille" est un livre intelligent et plein d'humour, qui décrit de l'intérieur l'histoire de millions de gens qui chaque jour font le chemin de leur pays d'origine vers une nouvelle terre, contraints d'en apprendre vite les codes et d'abandonner une partie d'eux-mêmes, un voyage vers un eldorado dont ils attendent des jours meilleurs, mais que la dureté de la vie se charge de ramener à la réalité.
Couverture de "Notre famille" d'Akhil Sharma (L'Olivier)
Notre famille Akhil Sharma, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Paule Guivarch (Editions de l'Olivier – 220 pages – 19,50 euros)

Extrait :
"Notre mère était au travail. Elle nous avait ordonné de ne pas ouvrir l'enveloppe avant son retour. Nous l'apporterions au Temple et nous l'ouvririons là-bas. Je trouvais ça stupide. Je me disais que le contenu de l'enveloppe avait déjà été décidé.
Mon père arriva à la maison après ma mère. Aussitôt, Birju exigea que nous allions au temple.
Dans la vaste salle, ma mère mit un dollar dans la boîte en bois placée devant le dieu Shivaji. Puis nous fîmes le tour de toutes les autres idoles. Habituellement, nous nous contentions de joindre les mains et d'incliner la tête devant chacune d'elles. Cette fois, nous nous agenouillâmes et priâmes longuement. Après avoir fait devant toutes, nous nous agenouillâmes devant la famille du die Ram. Birju était entre mon père et ma mère.
"Allez, ouvre-là maman."
Ma mère déchira un côté de l'enveloppe, la secoua et en fit sortir une feuille de papier. Dès le premier paragraphe apparut la réponse : oui !
"Tu vois fit-elle, je savais bien qu'il fallait l'ouvrir au temple."
Nous nous relevâmes d'un bond et nous embrassâmes.
Les bras toujours autour de Birju, ma mère me regarda par-dessus son épaule. "Demain, c'est toi qu'on commence à entraîner", dit-elle.
Ca sonnait comme une menace."