"Le jardin suspendu" : quand Patrick White inventait la langue de l'adolescence

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 30/03/2015 à 18H43
Patrick White - Sidney, 1973

Patrick White - Sidney, 1973

© Dutch National Archives, The Hague, Fotocollectie Algemeen Nederlands Persbureau (ANEFO), 1945-1989 / Wikimedia Commons

"Le jardin suspendu" (Gallimard) est le dernier roman écrit par Patrick White. Inachevé, il a été publié à titre posthume pour la première fois en Australie en 2012, et raconte un moment de vie de deux adolescents envoyés à Sidney alors que la guerre fait rage en Europe. "Le jardin suspendu" est un magnifique roman initiatique écrit dans une langue étrange et poétique.

L'histoire : deux adolescents, Eirene, fille d'un résistant grec et Gilbert, un jeune londonien, débarquent dans la baie de Sidney, recueillis par une veuve. Parachutés dans un monde qui leur est étranger, les deux enfants se méfient d'abord l'un de l'autre. La première rencontre explose dans un fou-rire. Puis, en explorant le jardin abandonné qui entoure la grande maison de Madame Bulpit, ils trouvent refuge dans un arbre, se rapprochent et se frottent à des sentiments nouveaux et troublants, qu'ils expriment avec la brutalité et la maladresse de leur âge.

La langue de l'adolescence

Patrick White, dans un savant mélange de descriptions minutieuses du réel et de jaillissements métaphoriques, fait le récit d'une rencontre entre deux êtres déracinés, s'accrochant l'un à l'autre sans jamais se l'avouer, perchés dans les arbres, et retrouvant ainsi des racines sur lesquelles s'appuyer pour grandir.

"Le jardin suspendu" est une merveille de roman, qui parle la langue de l'adolescence, ce moment de la vie suspendu entre l'enfance et l'âge adulte, étrange mélange de grâce et de disgrâce, de montée de sève, de pulsions encore mal dosées, et des sentiments purs d'une enfance pas encore envolée. Il exprime aussi remarquablement, et avec humour, le regard aigu, juste et intransigeant des adolescents sur les adultes.

L'ultime roman de Patrick White "méritait de voir la lumière du jour"

On lit et on relit, ébloui, pour le plaisir des mots et des images qu'il fait surgir, des pages entières de ce magnifique roman, écrit par Patrick White dans les années 80 à la fin de sa vie, et publié à titre posthume. Le texte n'est pas complet, mais la version publiée n'est pas un premier jet. White l'aurait revu au moins une fois : son manuscrit était parsemé de notes sur des choses à revoir (des détails, notamment chronologiques), explique David Marr, biographe de Patrick White, dans l'annexe qu'il signe à la fin du roman.

Pour Barbara Mobbs, l'amie et exécutrice testamentaire de Patrick White, prix Nobel de Littérature en 1973, "Il s'agit là d'un roman de très haut niveau et même si nous n'avons que la première partie, celle-ci se suffit amplement à elle-même. Il ne fait aucun doute pour moi que ce roman mérite de voir la lumière du jour."
"Le jardin suspendu" Patrick White (Gallimard)
Le jardin suspendu Patrick White, traduit de l'anglais (Australie) par Françoise Pertat (Gallimard, Du monde entier - 215 pages - 19,50 euros)


Extrait :
Tandis qu'il remontait le sentier sans se presser le soir de l'arrivée de l'intruse, c'était la menace qu'elle faisait peser sur sa vie intérieure qui le ralentissait. Non le fait qu'elle soit étrangère, grecques ou noire, mais vraiment qu'elle puisse descendre en sautillant le même sentier, à vouloir s'approprier ci ou ça : la digue recouverte de gribouillis ; les petites figues (qui n'en étaient pas) tombées des vieux arbres sombres (et qui n'existaient que pour qu'il y ait le plaisir de les écraser, ce dont on ne se privait pas) ; n'importe quelle partie du jardin qui ne laissait pas passer la lumière même de midi. Qu'elle vienne respirer des odeurs qu'il connaissait par cœur dans les broussailles et revendique la propriété de la statue brisée aux jambes écartées dans les fougères, les tétons frémissants, recouverts de ce qui ressemblait à des lambeaux de caoutchouc jaune ! Statue décapitée sur la tête de laquelle il n'avait jamais pu mettre la main. Cette fouineuse allait-elle réussir là où il avait échoué ? Il s'écarta en courant du chemin, laissant, comme il le faisait toujours, libre cours à sa hargne contre cette pauvre misère, donnant de grands coups de pieds dans le lierre panaché ou simple… jusqu'à ce que ça se mette à le démanger et qu'il éternue et se cogne les orteils, non pas contre la tête, sa propriété légitime, mais contre des pierres et des racines à moitié pourries, tout cela dans l'espoir de devancer cette voleuse !"