"Pour la peau" d'Emmanuelle Richard : une romance d'aujourd'hui

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 08/01/2016 à 15H32, publié le 07/01/2016 à 17H26
La romancière Emmanuelle Richard

La romancière Emmanuelle Richard

© Patrice Normand

A quoi ressemble une passion, dans ces années 2010 où le sexe est à portée de clic ? A partir de ces petits riens qui virent à l'essentiel, Emmanuel Richard tisse un roman sensuel et solaire. Ce second roman est une des jolies surprises de la rentrée littéraire de janvier.

Elle a 27 ans, lui 48. Cheveux courts et visage nu, elle se rêve écrivain et tient la caisse d'un magasin, dans une ville du Sud de la France. Visage marqué et longue carcasse déglinguée, lui a vécu de musique à Londres avant de survivre d'expédients, bricolage et réparations. Elle a quitté le garçon qui l'aimait encore : trop de routine. Il a été abandonné par sa compagne : trop de défonce.

"La petite robe "courte et fluide et orange" de cet été-là

Ils se croisent dans ce vide et elle tombe amoureuse. Comment advient l'amour, dans ce début du XXIe siècle qui promet et promeut le marché quasi-parfait du sexe, de la rencontre, du couple idéal ? Elle cherchait sur Internet le désir brut, "des peaux en vrac", des "hommes mariés pas disponibles". Elle rencontre par le hasard d'une location d'appartement un type qui n'est pas son genre, venu réparer son chauffe-eau.

C'est donc d'une coïncidence de la vie que surgiront "le carré de clavicule" et "le cou irradiant" dont elle va s'éprendre, "la bouche de morgue" dont elle s'entiche, ou le blouson vintage qu'elle fétichise. D'un tour de plume, la romancière ressuscite couleurs, parfums, contours obsédants de ces "quatre semaines parfaites". Enroulant rémniscences et sensations, elle restitue l'intensité des détails, la petite robe de créatrice "courte et fluide et orange" qu'elle portait cet été-là, "la vie évidente à un point qu'elle n'avait jamais été" et le "bruit de débris" de la passion qui se fracasse.

Un roman écrit en "état d'urgence absolue"

Prenant pour modèle le "Joséphine" de Jean Rolin, "sublime portrait de femme qu'il a aimée et perdue", Emmanuelle Richard affirme avoir écrit ce roman "complètement autobiographique" en état de nécessité et d'urgence absolue". Oui, a-t-elle pensé, "faire le portrait d'un amour est un projet littéraire en soi". Et elle s'est lancée dans cette fiction scandée par le manque.

En suspens pour l'instant, elle enchaîne à trente ans, comme son héroïne, des petits boulots précaires, pigiste, ouvreuse de cinéma. Tout en espérant vivre un jour de son art : "Ecrivain ... Au fond, j'ai toujours pensé que ça arriverait". Pour ce second roman (après "La légèreté" paru en 2014, sur l'adolescence) une libraire lui a envoyé par mail le plus touchant des compliments : "le livre que j'attendais". Elle a raison : "Pour la peau" est une des belles surprises de cette rentrée, alliant extrême modernité et écriture de haute tenue.

"Pour la Peau" d'Emmanuelle Richard
Editions de l'Olivier, 226 pages, 18 euros


Extrait : "Ecrivant ceci, je me pose cette question : comment passe-t-on de l'indifférence au mépris à la curiosité, puis au désir, et enfin au sentiment amoureux ? A quel moment ai-je commencé à regarder E. ? A quel moment E. a-t-il commencé à me plaire ? A quel moment ai-je eu l'impression foudroyante de "le" voir en entier, et d'en être bouleversée ?"