"La renverse" : un fait divers politico-sexuel et ses déflagrations, le nouveau roman d'Olivier Adam

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 30/01/2016 à 11H40, publié le 19/01/2016 à 14H32
Le romancier Olivier Adam publie "La renverse" (Flammarion)

Le romancier Olivier Adam publie "La renverse" (Flammarion)

© David Ignaszewski / Flammarion

Olivier Adam publie "La renverse" (Flammarion), un roman qui explore de l'intérieur un fait divers qui mêle sexe et politique dans une ville de banlieue tristounette. Le romancier auteur de "Peine perdue" (2014) et "Les lisières" (2012) continue brillamment son travail de décryptage des paysages et des sociétés de la périphérie, mais rate un peu son incursion dans le fait divers.

L'histoire : R., Petite ville de Bretagne. Les falaises, les fougères, les ajoncs, les embruns, les remparts, les voiliers, les bars. Et une librairie. Antoine, trentenaire et taciturne, y travaille. Il a une petite amie, Chloé. Une vie tranquille, sans vagues et sans passion. Le matin, il marche le long de la côte et s'arrête au bar boire un café avant d'ouvrir les portes de la librairie. C'est là qu'il apprend (la radio est allumée) la mort par accident de Jean-François Laborde, un homme politique accusé quelques années plus tôt de viol, avant d'être blanchi par la justice. En quoi cette mort le concerne-t-il ?

Lui-même a du mal à répondre à cette question, et pour cause : la nouvelle fait resurgir "tant de choses enterrées". Elle va cependant l'obliger à affronter son histoire, et lui faire entrevoir enfin la possibilité de "vivre sa vie". Que s'est-il réellement passé 20 ans plus tôt dans la petite ville de M.? Antoine remonte le fil du temps et essaie de comprendre le déroulement des faits, de démêler le vrai du faux. Jean-François Laborde a-t-il violé Celia B. et Lydie S., deux pauvres filles des cités lors d'une soirée bien arrosée à l'hôtel de ville ? La mère d'Antoine, alors maîtresse du maire, est-elle complice ?

"La renverse : période durant laquelle le courant devient nul"

Au-delà des faits, Antoine essaie surtout de traverser l'écran qu'il a élevé à l'époque entre lui-même et la réalité, et qui continue 20 ans après à déformer son rapport au monde. Le scandale a immobilisé Antoine comme les courants le sont par "la renverse : période de durée variable séparant deux phases de marée (montante ou descendante) durant laquelle le courant devient nul". Chez Antoine, la période dure un certain temps.

Olivier Adam décrit très bien les décors, et particulièrement les lisières, il s'en est fait une spécialité : ici la petite ville normande, sa périphérie pavillonnaire uniforme et triste, ses alignements, son ennui, mais aussi le grand large : la Bretagne, ses ciels et ses falaises.

Le romancier campe aussi avec élan ses personnages : un maire arrogant, sa belle maison bourgeoise en centre ville pour le côté face, vulgarité, petitesse, crapulerie et violence côté pile. Sa fille, rebelle, qu'Antoine suivra dans sa fuite après le scandale, les victimes, deux pauvres filles habillées vulgairement, affublées de concubins violents, la mère d'Antoine, une Emma Bovary version pavillon, actrice ratée reconvertie en épouse et mère de famille modèle tirée à quatre épingles, "toujours soucieuse du qu'en dira-t-on", et Camille, le petit frère mal dans sa peau, malingre mais malin, et aussi la famille du bon copain d'Antoine, des bobos avant l'heure (bio, intellos), chez qui Antoine se réfugie pour fuir l'ambiance glaciale de sa propre maison.

Des personnages un peu caricaturaux, certes, mais la vie ne l'est-elle pas ? Seul le père, pourtant décrit comme "archétypal des classes moyennes banlieusardes" échappe aux modèles, personnage énigmatique, souvent  irritable avec ses enfants, mais soutenant sans faillir son épouse, en toutes circonstances.

Scotché au fait divers

"La renverse" est un roman ambitieux qui s'empare d'un fait divers (inspiré par l'affaire Tron, semble-t-il) pour en décortiquer toutes les facettes, sociales et intimes : la violence des faits et  les répercussions du scandale politico-sexuel dans la petite ville, les collusions, les rapports de domination, la capacité des puissants à tout mettre en œuvre pour conserver leur place, l'impuissance des petites gens à se défendre. Mais aussi et surtout le calvaire des enfants, et le chemin intérieur d'Antoine pour survivre au traumatisme. Et c'est ce que dépeint le mieux "La renverse", les mécanismes de défense que le narrateur a mis en place pour supporter la vérité, la manière dont il l'occulte pour s'en protéger, et les conséquences sur sa vie d'adulte, où "tout défile en transparence", comme dit Modiano (qu'Olivier Adam cite au début du livre). 

Pourtant, l'ensemble du roman est un peu décevant. Question de ton, peut-être. L'absence de point de vue -comme une contamination du lecteur par l'apathie du narrateur/personnage principal - ou l'usage d'un vocabulaire quasi-pornographique pour décrire la scène du viol, ou encore cette manière de priver les victimes de leur nom de famille "Celia B." et "Lydie S." (tandis que tous les autres personnages en ont un), jusqu'à l'hypothèse, émise en sourdine, selon laquelle tout cela n'a peut-être finalement pas eu lieu ... Tous ces petits détails maintiennent le roman (et le lecteur), scotché au fait divers, et tendent à démolir les arguments que développe par ailleurs le romancier pour dénoncer la persistance d'une forme de droit de cuissage, la violence des rapports sociaux, la politique crapuleuse, l'impunité …
Couverture de "La renverse" Olivier Adam (Flammarion)

La renverse Olivier Adam (Flammarion - 266 pages - 19 euros)

Extrait :

Je me suis garé près du bar. Trois types y sirotaient leurs cafés les yeux dans le vague. A la radio, un journaliste a annoncé la mort de Jean-François Laborde au moment précis où le moteur s'est éteint, emportant avec lui le bourdon de la soufflerie. Le nom a résonné dans le silence soudain. étrangement, il ne m'a pas percuté immédiatement. N'a pas ouvert, à l'instant même où je l'entendais, cette brèche dans ma mémoire, cette fissure d'où allaient resurgir tant de choses enterrées. Non. Il ne m'a dans un premier tant qu'à peine effleuré, comme s'il ne s'agissait que d'une sonorité vaguement familière mais lointaine, un peu trouble, un peu floue. N'affectant en rien les gestes que j'ai exécutés alors, tout à fait quotidiens et habituels. Tourner la clé et ouvrir la porte de la librairie, allumer les lumières, la caisse et la machine à café. Suspendre ma veste et mon écharpe à la patère accrochée à la porte de la réserve. Consulter le répondeur où ne m'attendait aucun message. trier le courrier. Avec le recul, je pense avoir dans un premier temps érigé un mur opaque entre ce que je venais d'entendre et ma conscience. Une barrière que je souhaitais étanche, et qui me séparait d'un monde, de lieux, de gens et d'événements dont je ne voulais plus rien savoir, que j'avais fuis et enfouis au plus profond.