"Un homme dangereux" d'Emilie Frèche : règlement de comptes à Saint-Germain-des-Prés

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 01/09/2015 à 10H41, publié le 18/08/2015 à 09H59
La romancière Emilie Frèche

La romancière Emilie Frèche

© F.Mantovani

Mariée à un homme qui ne la touche plus, la narratrice tombe éperdument amoureuse d'un autre. Elle a 35 ans, il approche les 60. Elle est juive, il tient des propos antisémites. Ecrivains tous deux, ils manient les mots comme des armes, quand l'amour tourne à la guerre. Liaisons dangereuses du XXIe siècle ?

La narratrice a tout du double de l'auteure. Ecrivain et scénariste, elle  porte le même nom et a pareillement écrit un livre sur Ilan Halimi, assassiné en 2006 parce que juif. Quand le livre s'ouvre, cette romancière de 35 ans mène avec son époux et ses deux filles une vie "douce, riche, gaie et sans souffrances". Sans souffrances, vraiment ? "Le 1er novembre 2011", elle se rend compte que cela fait "sept ans jour pour jour qu'elle n'a pas couché avec son mari Adam". Qu'elle a écarté, même, la pensée du sexe "de son cerveau".

"Je l'aurais volontiers vu dans un film sur la Stasi"

Autant dire qu'elle est mûre pour prendre un amant. Le charmant Benjamin fait l'affaire trois ans. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Benoît Parent, "cinquante-cinq ou soixante ans, une allure sévère, des petites lunette à monture en titane qui n'arrangeaient rien (...) - je l'aurais volontiers vu dans un film sur la Stasi. "

"C'était un écrivain talentueux, poursuit-elle, qui avait eu son heure de gloire dans les années 1990, mais qui n'avait désormais plus grand-chose à raconter. Ses livres ne se vendaient plus. Il signait en revanche dans presque tous les journaux, et les lecteurs de ses chroniques étaient fidèles. Il était également juré dans de nombreux prix".

"Ecris sur moi. (...) Tu sais bien que je suis antisémite"

Naissance d'une passion. Il la bombarde de SMS qu'elle attend comme une amoureuse de 15 ans. Elle quitte quinze fois la table pendant le repas familial sous les prétextes les moins crédibles pour y répondre. Le jour où il l'effleure à peine, il emporte "tout sur son passage", mariage et enfants.

Consommeront-ils leur idylle ? ll l'invite dans un hôtel (mais c'est elle qui paie) avant de s'enfuir. Le passage à l'acte semble difficile, tandis qu'il multiplie les remarques douteuses sur la judaïté de la narratrice. Toujours sur le fil, il lui décoche cette flèche : "Écris-sur moi (...) Tu sais bien que je suis antisémite". L'amour tourne à l'aigre, devient joute. Le verbe se fait poignard, vise le cœur.

Un roman à clés ?

Cette guerre entre deux écrivains parisiens - une étoile montante, un astre en voie d'extinction- a tout du roman à clés. Benoît Parent ressemble étrangement à Patrick Besson, jusqu'à ses initiales (inversées). Interrogée, Emilie Frèche élude : "c'est le problème du lecteur, pas le mien." De toute façon, elle ne livre pas de nom. A une exception près : clin d’œil au lecteur, le romancier Patrick Besson apparaît à la page 150, dans le cortège accompagnant un enterrement. Au cimetière, donc.

"L'objectif, nous explique la romancière, n'est pas de dire une vérité ou ma vérité, mais de faire un roman vrai, avec cette figure emblématique d'une tradition littéraire de droite qui puise ses racines dans la guerre, dans la collaboration. Dans mon livre, le personnage montre comment on peut casser quelqu'un avec des mots. Il participe de cette violence verbale qui fissure le pacte républicain." Et entre en résonance, donc, avec ce discours antisémite qui s'est traduit ces dernières années par des dérives meurtrières, du meurtre d'Ilan Halimi en 2006 aux attentats de janvier 2015 contre le magasin Hypercacher de la porte de Vincennes à Paris.

Comme né d'un jet d'indignation

L'écriture, confie la narratrice, n'est pas pour elle "une façon d'aimer les gens", mais un "moyen de s'en libérer". D'où une fiction à l'allure de règlement de comptes contre un personnage central pervers et destructeur.

Mais - est-ce le climat post-Charlie ? La place prise par l'écriture de scénarios ? Le passage d'Actes Sud à Stock ? - où est passée la subtilité qui caractérisait "Deux étrangers", son précédent livre ? Où s'est égaré le nœud littéraire du roman, l'aliénation de la narratrice à un personnage toxique qui n'est "pas son genre" ? Reste, comme né d'un jet d'indignation, un roman efficace qui secoue le lecteur.

Un homme dangereux, Emilie Frèche
(Editions Stock, 290 pages, 19,50 euros)

Extrait : "Il emportait tout sur son passage. Mon mariage, mes enfants, ma vie depuis quinze ans, et je voyais cela valdinguer au-dedans de moi comme les meubles dans un mobile home au passage de Katrina - il n'y avait rien à faire, sinon m'agripper à lui pour tenter de sauver ma peau. Mais même cela, j'en étais incapable. Et je restais là, plantée devant lui, offerte, immobile, droite comme un i, disposée seulement à recevoir ce qu'il voudrait bien me faire et me donner".