Quand le diable sortit de la salle de bain : un joyeux OVNI signé Sophie Divry

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 10/10/2015 à 11H39, publié le 09/10/2015 à 17H48
La romancière Sophie Divry

La romancière Sophie Divry

© Buchet-Chastel / Notabilia

"Quand le diable sortit de la salle de bain" raconte avec verve les heurs et malheurs d'une intello précaire, sous la plume inventive de Sophie Divry. Un bonheur de lecture.

Un OVNI. Dans le dernier roman de Sophie Divry, il n'y a ni père violeur, comme chez Angot, ni père mytho, comme chez Chalandon, ni apocalypse islamiste, comme chez Sansal. Juste les tourments quotidiens d'une intello précaire, contés avec un humour ravageur. Hélas oui, "Quand le diable sortit de la salle de bain" est beaucoup trop XXIe siècle pour décrocher le Goncourt ou le Renaudot.

Que narre ce roman de trois cents pages écrit à la première personne du singulier ? La galère d'une chômeuse trentenaire à la recherche d'une pige pour tenir jusqu'à la fin du mois. Horizon immédiat : le plafond lézardé de son petit studio à Lyon. Perspective à court terme : 40 euros pour tenir dix jours avant le versement mensuel de son RSA. Autant dire que l'héroïne broie du noir.

Sophie-la-dèche a une arme redoutable : l'humour

Le frigidaire se vide et la faim se fait obsédante. Et pourtant, Sophie-la-dèche (nom de son adresse mail) a, en bandoulière, une arme redoutable pour résister à tout : l'humour. Et un bouc émissaire tout choisi : son ami Hector, autre abonné de Pôle Emploi. A dire vrai, elle ferait bien de ce musicien son amoureux, mais il est - hélas- épris d'une autre, Belinda. Sophie-la-dèche constate d'ailleurs avec dépit qu'Hector est le seul chômeur à tomber tout ce qui bouge. Patience : elle se vengera dans le livre qu'elle est en train d'écrire - et dans celui que nous lisons.

L'invitation miraculeuse survient quand la narratrice est prête à tomber d'inanition: sa mère, qu'elle adore, la convie à un baptême familial. Comment résister à la perspective de s'empiffrer pendant des jours, dorlotée dans la maison de son enfance ? Comment hésiter à se rabattre, réflexion faite, sur un Bla-bla-car pénible, mais deux fois moins cher que le train pour rejoindre le sud ? Qui sait, le futur sera peut-être plus riant après cette parenthèse enchanteresse ? Justement, notre intello sans le sou se voit proposer à son retour un boulot de serveuse dans un "bouchon" lyonnais...

Une fable foutraque qui échappe à sa créatrice

Ce qui fait la singularité de ce roman ? Son aptitude à capter une génération sur-diplômée qui paie au prix fort les rêves auxquels elle n'a pas renoncé. Telle la narratrice qui se prive de tout, sauf de la connexion Internet qui la relie au monde. Et à l'image, suppose-t-on, de l'auteure, 36 ans, qui se consacre tout entière à l'écriture et à un nouvel ouvrage (chut, trop tôt pour en parler), grâce à une bourse du Centre national du livre. De quoi tenir un an ou deux dans son petit appartement lyonnais.

Mais le livre séduit plus encore par son ingéniosité, celle d'une fable foutraque qui échappe à sa créatrice. Furieux d'être maltraité, Hector finit par écrire ses répliques en gras, pour être plus visible dans cette fiction dont il n'est pas le centre. Le diable (oui, celui du titre) sort de sa boîte pour dessiner des obscénités en calligramme. Les mots-valises fleurissent ("ça suffit, intervindica ma mère"). La colère se fait litanie ("je n'aime pas les hommes qui sont mal à l'aise dans un PMU crade; je n'aime pas ceux qui se grattent les valseuses le matin; je n'aime pas les vieux beaux; je n'aime pas les jeunes cons ...").

Avec moult clins d'yeux au lecteur (dont une adresse mail nichée au milieu du livre, pour envoyer directement ses compliments à la romancière) et mille astuces narratives, "Quand le diable sortit de la salle de bain" est un bijou finement ciselé de fiction contemporaine. Quel prix récompensera ce roman juste et loufoque, si bien (dés)accordé à l'air du temps ?

Quand le diable sortir de la salle de bain, de Sophie Divry
(Notabilia - 18 euros - 320 pages)

Extrait : "Les normaliennes sont belles. Elles portent des collants fins, sans trous, sur de longues jambes sans muscles, terminées par des bottines introuvables dans les enseignes de prêt-à-porter. Leurs jupes sont taillées dans de vieux pulls provenant d'une friperie connue d'elles seules, leurs pantalons cousu dans un tissu anglais râpeux, qui, sur leur corps gracile, ressuscite en un vêtement remarquablement vintage qui va, ma chérie, si bien avec ton petit haut".