Pourquoi "2084", le roman de Boualem Sansal, séduit-il tous les jurys littéraires ?

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 06/10/2015 à 18H35
L'écrivain algérien Boualem Sansal ("2084", Gallimard)

L'écrivain algérien Boualem Sansal ("2084", Gallimard)

© JOEL SAGET / AFP

"2084" - La fin du monde" (Gallimard) du romancier algérien Boualem Sansal est dans toutes les listes des sélections des prix de la rentrée 2015. Pourquoi ce roman, qui met en scène un monde totalitaire régi par le fondamentalisme religieux, fait-il l'unanimité dans les jurys littéraires?

L'histoire : 2084, l'ancien monde n'existe plus. Il a été rasé, aux termes d'une longue guerre sainte, le "Char", qui a éradiqué l'ennemi "de manière totale, définitive, irrévocable". Le nouveau monde, baptisé "Abistan", est totalement régi par les lois de Yölah, le tout Puissant et Abi son délégué. Tout de l'ancien monde a disparu : la langue, les livres, l'histoire, les musées, jusqu'aux tables, couverts, vêtements, nourriture… Le nouvel ordre a tout réinventé : une nouvelle langue (pauvre, car il ne faut pas donner aux citoyens les moyens de penser), une nouvelle façon de s'habiller, de manger, de dormir. La vie est organisée exclusivement autour de la foi, de la prière, des pélerinages. Ati, un homme d'une trentaine d'années, est exilé pour soigner sa tuberculose dans un sanatorium situé une montagne aux confins de l'Empire, éloignée de toute ville, traversée par des caravanes de pèlerins faméliques, avec qui Ati aime converser. C'est dans cette retraite forcée qu'Ati se trouve soudain envahi par le doute, sentiment étrange qu'il tente (en vain) de réprimer…

"2084" est un des romans les plus remarqués de cette rentrée. En plus d'être sélectionné dans toutes les listes des grands prix littéraires (Goncourt, Renaudot, Fémina, Grand Prix du Roman de l'Académie française, Médicis, Interallié), le roman de Boualem Sansal est présenté par la presse comme l’événement de la rentrée littéraire 2015. Comment expliquer une telle unanimité ?

1. "2084" : un roman d'anticipation (hautement romanesque)

"Le meilleur des mondes" (Aldous Huxley), en 1932, "1984" (George Orwell), en 1949, "461 Fahrenheit" de Bradbury en 1953… L'anticipation apocalyptique a une dimension romanesque qui nourrit la littérature depuis toujours. La description de la fin d'un monde, et de la construction sur ses ruines d'un nouvel état (totalitaire et sombre, le plus souvent), est un sujet que chaque époque explore avec ses propres démons : le nazisme et le stalinisme à la fin des années 40 ont inspiré le modèle de "1984". Aujourd'hui ce qui inquiète, ce qui terrorise, c'est le fanatisme religieux, incarné par l'islamisme radical. C'est sur la base de cet Islam radical, dont on peut voir aujourd'hui dans la réalité ce qu'il projette d'obscurantisme et de violence, que Boualem Sansal construit une dystopie (une utopie version cauchemar). Et donc ça marche : on y croit. On a peur (et on aime bien avoir peur). On s'interroge. Un bon point pour fabriquer un bon roman.

2. "2084" : une super production

Boualem Sansal s'inspire des différents modèles de totalitarisme que le monde a connu et embarque le lecteur dans une super production qui ne lésine pas sur les moyens. Pour nourrir l'imagination du lecteur, le romancier met le paquet : tout, de l'Abistan, est décrit par le menu : la langue (l'abilang), les vêtements (burniqabs), l'organisation sociale (ses sbires, ses notables, son peuple) les paysages, tous les rouages du système, ses ghettos, sa "Frontière"…

3. "2084" : un roman de résistance

Autre intérêt de la science fiction : parler du présent en forçant le trait, pour alerter sur les dérives que connaît une société. Et c'est l'objectif revendiqué par le romancier algérien, qui dit se sentir plus "lanceur d'alertes" que "littérateur". Ancien ingénieur en Algérie venu à la littérature dans une situation de guerre (quand les islamistes étaient aux portes d'Alger), il défend l'idée d'une littérature de résistance. Sur une scène littéraire française qui concentre grand nombre de romans autofictionnels, c'est certain, "2084" tranche.

4. "2084" : un roman philosophique

Le roman de Boualem Sansal pose et répond (tente de répondre, du moins) à des questions philosophiques vieilles comme le monde, autour de concepts comme le Temps, l'Eternité, la Soumission, la Liberté, la Vérité… Cette forme romanesque fait de "2084" un roman profond, mais aussi abstrait, qui rend sa lecture un peu ardue, ce qui n'est pas un handicap dans la course aux prix… Mais soyons francs, quand on lit "2084", on entre par moments dans une forme de torpeur (voire d'ennui) qui ressemble à celle dans laquelle les citoyens de l'Abistan, privés d'espoir et de vie, sont plongés.

5. "2084", un roman initiatique

Evidemment "2084" ne fonctionnerait pas si l'on n'avait pas un héros à qui s'identifier. Ici Ati, qui, dans ce monde éteint, se voit traversé par une lumière, celle du doute, qui engendre l'espoir, qui engendre la vie. Un citoyen lambda, d'extraction modeste, que rien pourtant ne prédestine à un destin particulier (comme quoi, l'éveil est accessible à tous).

6. "Le grand art est scientifique et impersonnel" (Flaubert)

"J'ai l'impression d'avoir fait un travail très scientifique, très calme et très froid", a confié Boualem Sansal à Augustin Trapenard, début septembre dans son émission Boomerang. Le romancier dit avoir analysé une situation en œuvre depuis une trentaine d'années, y avoir vu des évolutions et constaté à quoi tout cela devrait aboutir. "2084" serait donc une œuvre scientifique, "objectivée", chère à Flaubert. Il n'empêche, et c'est sans doute aussi une raison majeure de l'engouement des jurys littéraires pour ce roman : "2084" fait chanter une voix, dans une très belle langue, riche et poétique, qui offre un plaisir de lecture assez rare dans le paysage littéraire français.

2084 - La fin du monde Boualem Sansal (Gallimard - 275 pages – 19,50 euros)