"Monarques", de Sébastien Rutés et Juan Hernandez Luna : un roman envoûtant à quatre mains

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 01/09/2015 à 10H46, publié le 19/08/2015 à 10H50
L'écrivain Sébastien Rutès

L'écrivain Sébastien Rutès

© Roberto Frankenberg

Chrysalides, migrations, sanctuaires... Construit en trois grandes parties, "Monarques" (du nom d'un papillon mexicain) démarre comme une fiction épistolaire, se poursuit en roman d'aventures, et se conclut en superbe réflexion sur la mémoire. Un livre ensorcelant où revient, comme un motif dans le tapis, la figure légendaire de Blanche-Neige.

Dans ce roman signé du Français Sébastien Rutés et du Mexicain Juan Hernandez Luna, l'histoire démarre en 1935 à Paris. Un dessinateur, Augusto Solis, y envoie du Mexique des lettres désespérées à la femme qu'il aime, l'actrice Loreleï Kruger. Surprise et déception: ce n'est pas son amoureuse, mais un homme qui lui répond, Jules Daumier. Touché par ces cris d'amour venus d'outre-Atlantique, ce porteur de journaux de "L'Humanité" indique à Augusto que la jeune femme n'habite plus à l'adresse indiquée.

Que faut-il lire dans Blanche-Neige ?

Et ce "prolo" entame avec son nouvel ami une correspondance toute empreinte d'argots parisien. Il lui dit sa joie, en 1936, à la victoire du Front populaire. Il raconte l'enthousiasmante découverte des premiers congés payés par ceux qui ne savent pas "quoi faire tant ils ne sont pas habitués à ne rien faire". Il relate avec fougue son amour pour les combats de catch.

Il se dit prêt à aider l'artiste mexicain en quête de sa LoreleÏ (comme cette sirène du Rhin qui captivait les marins). Mais Augusto va retrouver le premier sa dulcinée, dans les studios américains de Walt Disney où se tourne Blanche-Neige. Lui a été embauché pour diriger une équipe de dessinateurs, elle sert de modèle pour les mouvements de la princesse. Mais à quel jeu trouble se livre la comédienne ? Serait-elle chargée de glisser dans les dessins d'Augusto des messages favorables à Hitler qui a pris le pouvoir depuis trois ans en Allemagne ? Est-elle une espionne à la solde du Reich ?

La relecture de Blanche-Neige n'est pas le moindre des charmes de ce beau roman. Sorti en France juste avant-guerre, le dessin animé y resta deux ans et demi à l'affiche. Du jamais-vu ! Qu'y lut Adolf Hitler, fasciné par le film ? Les vieux mythes germaniques remis au goût du jour ? Qu'y vit, à l'opposé, le génie britannique Alan Turing qui adorait le film et se suicida, dit-on, avec une pomme empoisonnée ? Une jeune fille dans un cercueil de verre, prisonnière d'immuables clichés sur la féminité ? Ou encore, comme un des narrateurs du livre, "une allégorie de la modernité" où perce le "désenchantement du monde" ?

Entre catcheurs et princesses de légende

Voilà pour "Chrysalides", la première partie. La seconde, "Migrations", débute en 1940 et le roman quitte alors la forme épistolaire pour se muer en roman d'aventures pendant et après la Seconde guerre mondiale, des Canaries au Maroc et de la France au Mexique. Chasse au trésor de guerre de l'armée franquiste, combats truqués, et bagarres échevelées s'enchaînent dans un rythme d'enfer.

La troisième partie, "Sanctuaires", est la plus lyrique, avec l'irruption de nouveaux narrateurs, petits-enfants des précédents qui s'interrogent sur leur héritage. D'où l'allusion aux "monarques", ces papillons du Mexique qui migrent jusqu'au Canada, avant de rentrer chez eux, en un voyage qui prend plusieurs générations. Un titre merveilleusement choisi pour ce roman qui prend de l'essor et de l'ampleur tout du long de ses 370 pages.

"Un roman de la mémoire"

Il est difficile de raconter pareil livre, qui recycle contes (Blanche-Neige), légendes (la Loreleï) et culture populaire (les combats de catch), dans un roman qui tient du polar et du feuilleton, du jeu de piste et du jeu de miroirs. L'écriture se joue avec humour des codes (thriller, fantastique...) avant de prendre des teintes plus sombres, sans que le récit ne cesse d'être porté par un même courant qui emporte le lecteur.

Hommage doit sans doute en être rendu à Sébastien Rutés. La trame de l'intrigue, raconte-t-il en postface, avait été imaginée chez  l'écrivain Juan Hernandez Luna, une nuit d'août 2008, autour d'une bouteille de rhum et de tequila. Mais Juan Hernandez est tombé malade, gravement.

A la mort de son ami et co-auteur, à l'été 2010, Sébastien Rutés explique avoir dû "s'approprier des personnages qui n'étaient pas les siens" et, surtout, "dépasser le statut de relique" du texte de Juan Hernandez Luna pour rendre l'ensemble cohérent. "Peu à peu, ajoute-t-il, ce roman est devenu un roman de la mémoire". Ludique et mélancolique, cette fiction baroque est un de nos vrais coup de coeur en cette rentrée 2015.

Monarques, de Sébastien Rutés et Juan Hernandez Luna,
(Albin Michel, 21,50 euros, 380 pages)

Extrait "Les deux, à leur façon, tiennent de toi leur manière de ne pas être vraiment là. Seul le troisième, qui pousse le fauteuil, regarde les choses telles qu'elles sont, pas telles qu'elles furent ni telles qu'elles seront. Un regard que j'ai déjà vu aux poètes, aux suicidaires et aux tireurs d'élites".