"La petite femelle" de Philippe Jaenada : acquittez l'accusée !

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 02/11/2015 à 10H55, publié le 02/11/2015 à 10H56
L'écrivain Philippe Jaenada

L'écrivain Philippe Jaenada

© Maxime Reychman

Denses, drôles ou dramatiques, les six cents pages de "La petite femelle" se lisent avec un triple plaisir. Digressions drôlatiques de l'auteur, qui assaisonne son livre de l'humeur du moment, suspense d'un procès où se joue la tête de Pauline Dubuisson, jugée en 1953 pour avoir tué son amant, et plongée en profondeur dans une tranche d'histoire française, des années 40 aux années 60.

Une femme libre doit-elle plus que d'autres craindre la justice ? L'interrogation rythme les six cent pages passionnantes que Philippe Jaenada consacre à Pauline Dubuisson (1927-1963), dans une biographie-plaidoyer fouillée au scalpel. Le nom de cette femme ne vous dit rien ? Pourtant, le procès de cette meurtrière, accusée d'avoir abattu son amant Félix Bailly, avait passionné la France du début des années 50.  

La jeune fille avait le tort, aux yeux de ses juges, d'être belle, intelligente et maîtrisée. De vouloir, surtout, voler de ses propres ailes quand l'époque traitait encore les femmes en mineure. Pauline Dubuisson naît en 1927 à Malo, près de Dunkerque. Elle est la benjamine d'une famille aisée de quatre enfants (deux filles, deux garçons) et la plus intelligente. Son père décide d'en faire le fils dont il rêvait et l'élève à la dure, sans guère lui manifester d'affection. Dépressive, sa mère est évanescente.

Pauline tue son amant, avant de tenter (en vain) de se suicider

Quand survient le grand chamboulement de la seconde guerre mondiale, l'adolescente Pauline, donc, découvre simultanément la liberté et son pouvoir auprès de la gent masculine. A 14 ans, elle prend pour amant un jeune soldat allemand, puis s'éprend, en 1944, d'un médecin des troupes occupantes, nettement plus âgé qu'elle. Autant de pièces qui seront retenues contre elle dans le procès à venir.

Après guerre, la vie normale reprend son cours. Elle entame des études de médecine et une liaison avec un de ses condisciples, Félix Bailly, qui la supplie de l'épouser. Mais Pauline tergiverse, part, revient, ne sait pas. Elle qui se rêve médecin hésite à se passer la corde au cou : Félix lui signifie qu'il n'attend pas de sa future femme qu'elle travaille. Lassé, il finit par se fiancer à une autre. Le 17 mars 1951, Pauline le tue, avant de tenter (en vain) de se suicider.

Une instruction lourdement à charge

A-t-elle agi avec préméditation ? Souhaitait-elle abattre le jeune homme ou se tuer sous ses yeux ? Philippe Jaenada refait le match. En avocat bosseur et minutieux, qui a exhumé toutes les pièces de dossier, il décrit une défense qui ne sera jamais à la hauteur. Restitue une instruction lourdement à charge contre une jeune femme trop affranchie (couchant sans se marier, le comble du vice). Sous sa plume ironique, ce procès vaut photo des années 50. Une bourgeoisie cantonnant les épouses au foyer. Une justice qui choisit sept jurés mâles pour une seule femme. Une presse qui invente les faits et s'épanche à plaisir sur la psychologie supposée de Pauline ("calculatrice", "méthodique",  "perverse"...).

Au terme d'un procès injuste, Pauline sera condamnée à perpétuité, mais libérée fin des années 50 pour bonne conduite. Une seconde chance ? C'est compter sans Henri Clouzot, qui s'inspire de son procès pour réaliser "La Vérité". Le film sort en 1960, Brigitte Bardot incarne l'héroïne. Pauline, qui espérait poursuivre ses études de médecine dans l'anonymat, voit à nouveau les projecteurs se braquer sur elle et s'enfuit au Maroc.

Un roman palpitant

De cette histoire tragique, Philippe Jaenada tire un roman palpitant, à de multiples niveaux. Il bâtit un plaidoyer émouvant et documenté en faveur d'une femme qui se voulait libre et finira en animal traqué. Il met en mouvement vingt ans d'histoire, de la bataille de Dunkerque (superbement racontée) à la France encore si figée pré-1968. Il irrigue le tout d'incises - réflexions, souvenirs et commentaires acerbes, comiques ou nostalgiques- qui étayent et relancent le récit. Beau travail pour un bonheur de lecture continu.

La petite femelle, de Philippe Jaenada
(720 pages, 23 euros, Julliard)

Extrait : "Ce premier jour, la machine attaque fort, on ne trouvera pas une ombre de qualité à Pauline, uniquement des défauts, et à peu près tous. C'est la ruée vers l'abjecte. On a du mal à y croire quand on connaît vraiment sa vie, son caractère et ses actes (même si elle est loin d'être une sainte, un ange ou une nonne), mais ce jour-là, il faut être bien clarivoyant et prendre bien du recul, dans ce gros concert d'animosité, de coups bas et d'anathèmes irrévocables, pour réussir à penser que cela ne peut pas être aussi simple, qu'il existe une possibilité pour qu'elle ne soit pas, de manière si primaire, l'incarnation du Mal."