"L'imposteur" : Javier Cercas décortique la mystification d'Enric Marco

Par @Culturebox
Publié le 21/09/2015 à 14H48
Javier Cercas publie "L'imposteur" (Actes Sud)

Javier Cercas publie "L'imposteur" (Actes Sud)

© BALTEL/SIPA

Javier Cercas raconte dans son roman "L'imposteur" l'extraordinaire mystification d'Enric Marco, porte-parole des survivants espagnols de l'Holocauste avant d'être rattrapé par ses mensonges.

"Je ne voulais pas écrire ce livre", dit l'écrivain espagnol, sélectionné pour le prix Medicis et le prix Fémina pour ce roman "sans fiction", le cinquième traduit en français, toujours chez Actes Sud, Javier Cercas a, heureusement, surmonté ses scrupules. "Je voulais comprendre Marco car comprendre, ce n'est pas justifier", a-t-il expliqué à l'AFP lors d'une récente rencontre à Paris. "Je voulais y voir clair dans ce ramassis de mensonges".

"L'imposteur" raconte l'histoire d'Enric Marco, un homme qui avant d'être démasqué en 2005, par le jeune historien Benito Bermejo, a dupé toute l'Espagne. Au sortir du franquisme, en 1975, cet homme sans relief particulier a réussi à se faire passer pour ce qu'il n'était pas, s'inventant un passé fantasmé de résistant antifranquiste et de déporté, mêlant avec roublardise faits réels et pure invention, qui le conduira à la présidence de la principale association espagnole des victimes du nazisme.

Comme président de l'Amicale de Mauthausen, Marco a donné des centaines de conférences, a été invité au Cortes, le Parlement espagnol. Son imposture a été mise au jour alors qu'il s'apprêtait à tenir le premier rôle au cours des cérémonies de célébration du 60e anniversaire de la libération des camps nazis.

"La fiction est une sorte de mensonge légitime"

Incontestablement malin, Enric Marco a su comme personne "raconter ce que tout le monde voulait entendre", dit l'écrivain qui a exploré les archives et s'est longuement entretenu avec Marco le menteur pour décortiquer cette "vie de mensonges". "Dans la fiction, on doit mentir, pas dans la vie. La fiction est une sorte de mensonge légitime", insiste Javier Cercas qui a dû lutter pied à pied pour ne pas se laisser embobiner à son tour par le mythomane nonagénaire catalan.

"Pourquoi cet homme a menti sur l'Holocauste, un des crimes les plus atroces de l'Humanité ? Pourquoi tout le monde a cru cet homme?", se demande Javier Cercas. Si Marco a menti, ce fut "pour être aimé, pour être admiré", répond l'écrivain en soulignant qu'en "voulant être aimé, Marco ressemble à chacun de nous".

"Mais, ajoute-t-il aussitôt, Marco ment de façon monstrueuse, en violant toutes les règles que nous respectons plus ou moins". Si les mensonges de Marco sont impardonnables, l'aveuglement collectif face à ses mensonges est tout aussi répréhensible, estime Javier Cercas. Il se montre sévère sur la cécité générale de l'opinion qui, pendant si longtemps, a cru aux mensonges "kitsch" de Marco sans se poser de questions alors que ce que racontait Marco du franquisme et des camps nazis était "épique, édulcoré, sentimental et sans ce que Primo Levi appelait les +zones grises+ de la mémoire".

"Le chantage du témoin, une perversion de notre temps"

"Tout le monde, notamment les médias, était enchanté par les histoires de Marco, le Maradona de l'imposture", fait remarquer l'écrivain. "Nous n'aimons pas la vérité, qui est dure et complexe, nous préférons le mensonge", affirme Javier Cercas.

L'écrivain n'hésite pas à dénoncer "l'invasion dangereuse de l'Histoire par la mémoire". "La mémoire est forcément subjective, partiale, fragile quand l'Histoire a une ambition de totalité et d'objectivité", fait-il remarquer.

Allant plus loin, il dénonce "le chantage du témoin, une perversion de notre temps". "Parce qu'on a sacralisé la mémoire, on part du principe que le témoin a toujours raison", regrette Cercas qui cite à l'appui le cas de Fabrice Del Dongo, le héros de "La chartreuse de Parme" de Stendhal, témoin ne comprenant rien à la bataille de Waterloo.

"Le témoin ne dit pas forcément la vérité, le témoin n'est pas forcément un héros", souligne Javier Cercas. De même, ajoute-t-il, "les victimes, évidemment respectables et qui doivent être soutenues de toutes les manières possibles, ne sont pas nécessairement des héros". "Le témoin et la victime sont devenus intouchables", fait remarquer Cercas et Enric Marco l'a bien compris. "En ce sens, c'est un vrai génie", dit l'écrivain.

L'imposteur Javier Cercas (Actes Sud - 416 pages - 23 euros)