"Délivrances" de Toni Morrison : la puissance littéraire d'une grande dame de 84 ans

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/09/2015 à 11H12, publié le 19/08/2015 à 18H04
Toni Morrison publie en France à la rentrée son 11e roman "Délivrances" (Bourgois) 

Toni Morrison publie en France à la rentrée son 11e roman "Délivrances" (Bourgois) 

© REX/REX/SIPA

"Délivrances" le dernier roman de Toni Morrison est le portrait de Lulla Ann Bridewell, fille de "mulâtres au teint blond", mal aimée par sa mère parce que trop noire. Un roman court et intense, où il est question d'enfances massacrées et de l'amour comme possibilité de renaissance. Un livre magnifique d'une grande dame de la littérature américaine.

L'histoire : Lulla Ann Bridewell est noire. Très noire. Un choc, à sa naissance, pour ses parents, des "mulâtres au teint blond". Le père quitte le foyer rapidement et la petite fille est élevée par sa mère, partagée entre le dégoût et le devoir. Un jour, la petite fille témoigne contre une institutrice accusée d'agression sexuelle sur des enfants. Sa mère est fière et prend enfin sa fille par la main.

On retrouve la jeune femme quinze ans après. Elle se fait appeler Bride et ne porte que des vêtements blancs qui soulignent sa beauté noire. La jeune femme, séductrice, sûre d'elle, s'est lancée dans une entreprise de cosmétiques "TOI, MA BELLE", qui marche bien. Elle a un fiancé, Booker, dont elle ne sait pas grand chose, mais qu'elle adore. Elle a pris sa revanche et a transformé en atout majeur la couleur de sa peau, qui a maudit son enfance. Mais un jour, l'institutrice qu'elle a contribué à faire condamner a purgé sa peine. Bride l'attend à sa sortie de prison pour lui faire une offre…

Cet événement -ajouté au départ inexpliqué de son fiancé- tourne au cauchemar et marque le début de la décomposition d'une vie bancale construite sur le mensonge. Bride voit littéralement son être opérer une mue : ses seins disparaissent, son corps rétrécit jusqu'à refaire d'elle une petite fille. Bride prend la route pour aller chercher son fiancé. Au cours de ce voyage, elle rencontre un vieux couple de hippies et Rain, la petite fille qu'ils ont adoptée et qui trouve enfin dans la présence de Bride une oreille pour l'écouter. La jeune femme rencontre aussi Queen, la tante de Booker, personnage plein de bon sens et figure maternelle rassurante. Toutes ces rencontres, et ce voyage, qui s'accomplit aussi en elle-même, vont enfin affranchir Bride du passé et lui donner la possibilité d'une nouvelle vie.

Dans "Délivrances", Toni Morrison, prix Nobel de Littérature ne 1993 reprend tous les thèmes qu'elle développe roman après roman depuis 40 ans : l'enfance, le racisme institutionnalisé aux Etats-Unis, la soumission, la violence, la famille, la haine de soi, la rédemption et l'amour… Cette fois la romancière dessine tout cela dans l'Amérique contemporaine, à travers le destin d'une femme. Elle y décrit un racisme à l'intérieur même d'une famille, la soumission à des normes à l'intérieur même de la communauté noire, et les difficultés à se frayer un chemin vers soi-même dans un monde où sévissent le mal, la maladie, les enlèvements, les coups, le racisme, les insultes, les blessures, la haine de soi, l'abandon…

"Il faut que je fasse vite, donc que j'écrive court"

"Délivrances" s'inscrit dans la lignée des trois précédents livres de Toni Morrison : courts et denses. "Je travaille consciemment et énormément à cela : écrire moins et dire davantage. Ne pas écrire deux pages quand une phrase peut tout contenir. C'est bien plus difficile que de s'étaler. Et c'est ce que je veux désormais. C'est à la fois une envie et une nécessité — j'ai 81 ans, il faut que je fasse vite, donc que j'écrive court !", déclarait-elle dans un entretien à Télérama au moment de la sortie de "Home", en 2012. Elle a aujourd'hui trois ans de plus et n'a pas perdu de vue cette exigence : "Délivrances" est un concentré de ce que la grande romancière sait faire : une écriture intense, faite de coups de poings et de caresses, rythmée et chantante.

"Il est important que mon œuvre soit afro-américaine", a déclaré la romancière au New York Times lors de la sortie du roman aux Etats-Unis.  Et "Délivrances" contient bien cela : la puissance évocatrice des contes africains et la description réaliste et juste de la société américaine contemporaine.

La narration est partagée autour de Bride par les différents personnages : Sweetness, la mère, Brooklin, l'amie de Bride, Sofia, l'institutrice, Booker, le fiancé, Rain, la petite fille que rencontre Bride lors de son périple pour retrouver son fiancé… Composé en chapitre courts, comme une partition à plusieurs voix, "Délivrances" est avant tout un magnifique roman d'amour, l'amour avec un grand A, celui qui sauve des enfances massacrées, ouvre ouvre un chemin vers la possibilité d'être soi-même, et donne à l'homme son humanité.
Couverture de "Délivrances" Toni Morrison (Christian Bourgois)
Délivrances Toni Morrison, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière (Christian Bourgois - 197 pages - 18 euros)


Extrait :
"Le soleil et la lune se partageaient l'horizon dans une amitié distante, aucun n'étant décontenancé par l'autre. Bride ne remarquait pas la lumière, l'air de carnaval qu'elle donnait au ciel. Le blaireau et le rasoir étaient rangés dans l'étui de la trompette, lui-même déposé dans le coffre. Elle songea à l'ensemble, jusqu'à ce qu'elle soit distraite par la musique que diffusait la radio de la Jaguar. Nina Simone, trop agressive, lui faisait penser à autre chose qu'à soi-même. Bride passa à du jazz léger, davantage en harmonie avec l'intérieur en cuir de la voiture et qui constituait aussi un fond sonore apaisant à l'inquiétude qu'il fallait réprimer. Elle n'avait jamais rien fait d'aussi imprudent. La raison de cette poursuite n'était pas l'amour, elle le savait : c'était plus la blessure que la colère qui la poussait à se rendre en territoire inconnu afin de découvrir où se trouvait la seule personne à qui jadis elle avait fait confiance, qui l'avait fait se sentir en sécurité, colonisée, d'une certaine façon. Sans Booker, le monde était plus que déroutant : superficiel, froid, délibérément hostile. Comme l'ambiance qui régnait dans la maison de sa mère, où elle ne savait jamais ce qu'il fallait faire, ni se rappeler quelles étaient les règles. Laisser la cuillère dans le bol de céréales ou la poser à côté du bol ; attacher ses lacets en faisant une boucle ou un double nœud ; faire un revers à ses socquettes ou les remonter jusqu'au mollet ? Quelles étaient les règles et quand changeaient-elles ? Lorsqu'elle souilla le drap de son premier sang menstruel, Sweetness lui donna une gifle, puis la fit entrer dans une bassine d'eau froide. Le choc fut adouci par la satisfaction d'être touchée, manipulée par une mère qui évitait le contact physique chaque fois que c'était possible."