"Crans-Montana" : la "dolce vita" sous la plume ensorceleuse de Monica Sabolo

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 01/09/2015 à 10H40, publié le 23/08/2015 à 11H06
La romancière Monica Sabolo

La romancière Monica Sabolo

© François Lo Presti / AFP

Elles s'appelaient Chris, Charlie et Claudia. Les "trois C" faisaient rêver tous les garçons de la jeunesse dorée, dans la station suisse huppée de Crans-Montana des années 70. Quel sort allait réserver la vie aux trois beautés fatales ? Sous la plume légère et mélancolique de Monica Sabolo, une Dolce Vita au goût amer.

Elles étaient splendides : la blonde, la brune, la bouclée. Claudia, Charlie et Chris, surnommées les "trois C". Trio d'amies inséparables dont la beauté de liane faisait rêver les jeunes Parisiens et Milanais venus passer leurs vacances à Crans-Montana, station chic du Valais suisse, dans les années 60, 70 et 80.

Les fêtes des années 80 se voulaient de plus en plus délirantes

Comment dire à quel point elles alimentaient leurs fantasmes ? La blonde Claudia, venue de Milan, dont la somptueuse mère en vison faisait repartir les ragots à chaque apparition (avait-elle été putain pendant la guerre, résistante ?) Charlie dont la chevelure de jais, descendant jusqu'aux fesses, dissimulait le visage comme un rideau. Et Chris enfin, aux taches de rousseur mutines jugées si excitantes. Daniel, Roberto et les autres couraient les soirées, des chalets aux boîtes de nuit en vue du village, dans l'espoir de les approcher. Sans compter Franco, le fils du traiteur italien devenu la mascotte de ces familles bourgeoises parisiennes ou italiennes en villégiature.

Rien ne s'est passé comme prévu. Claudia est tombée enceinte d'un Italien de passage, marié. Quatre ans plus tard, elle a trouvé un père à sa fille Valentina, un riche Français vivant à Genève, qui lui jetait sur la table - offrande ou humiliation ?- diamants ou parure hors de prix, sous l’œil jaloux de la gent masculine. Les fêtes des années 80 se voulaient de plus en plus folles, de plus en plus délirantes. Argent et cocaïne coulaient à flots et le reste de caviar se mêlait aux croissants à l'heure du petit déjeuner.

Que deviennent les adolescentes jetsetteuses qui ont nourri les fantasmes et qu'on n'a pas su aimer ?

A quoi rêvent encore les anciennes petites filles riches devenues femmes ? Que deviennent les adolescentes jetsetteuses qui ont nourri les fantasmes et qu'on n'a pas su aimer ? Comment se délitent leurs songes ? Quelles souffrances - viols dans les caves, avortements répétés dans les cliniques suisses- ont-elles tues ? La plume légère de Monica Sabolo virevolte autour des plaies ouvertes, avant de les ausculter avec finesse.

Quelles obsessions hantent ce roman ? "Le secret, nous a-t-elle répondu, qui se transmet comme un passager clandestin dans une famille, de génération en génération. Comment connaître les forces secrètes qui nous animent?"

"Les choses ont été devant eux, maintenant, elles sont derrière"

Monica Sabolo se dit fascinée, aussi, par "le manque de courage des hommes et des femmes qui n'ont su vivre leurs passions du temps de leur jeunesse. Les choses ont été devant eux, maintenant, elles sont derrière, sans avoir jamais été prises à pleine main". Un sentiment rendu à merveille le long du roman, tout en montée dramatique.

Monica Sabolo l'a bien compris : inscrire son intrigue dans le cercle étroit des nantis du monde offre une tension romanesque épurée. Que cherchent d'autres à noyer dans l'alcool, la drogue, le jeu ou l'ivresse du volant ces supposés heureux du monde, sinon l'angoisse de leur finitude, et la vacuité de leur existence ? Ce roman se conclut par une photo d'"amies des parents" de l'auteure, dans une boîte de nuit branchée de la station suisse, en juillet 1966. La romancière, née en 1971, se serait-elle inspirée d'une histoire familiale ? Elle s'en défend. Quoiqu'il en soit, "Crans-Montana" a la saveur d'un délice à la pointe amère, qui reste longtemps en mémoire.

Crans-Montana, de Monica Sabolo (Lattès, 252 pages,parution le 26 août 2015)

Extrait : "Bien entendu, nous avions croisé quelquefois les trois C. Chris continuait de porter, tout au long de ces années, ces jeans clairs et trop serré, ce qui nous faisait mal. Les cheveux de Charlie raccourcissaient avec les saisons, dévoilant son visage paisible, désespérément juvénile, et Claudia portait toujours ces manteaux de fourrure insensés, érotiques. Mais, à ce moment-là déjà, nous ne fixions pas leurs images, elles avaient disparu. Quand nous les imaginions dans cette voiture, toutes les trois - toutes les trois, ensemble ! - c'est les jeunes filles qui nous apparaissaient."