Shoah : Frederika Amalia Finkelstein bouscule en prônant "L'oubli"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 22/09/2014 à 18H10
Frederika Amalia Finkelstein

Frederika Amalia Finkelstein

© Catherine Hélie

A vingt-trois ans, Frederika Amalia Finkelstein signe un premier roman dérangeant, le monologue d'une jeune femme d'aujourd'hui tourmentée par la Shoah. Alma, son héroïne, revendique le devoir d'oubli pour "survivre", sans y parvenir. Elle se shoote au coca, aux écrans, aux donuts à paillettes et à Daft Punk, et déambule la nuit dans les rues de Paris, hantée par les chiffres et les visions.

L'histoire : "Enchantée, je m'appelle Alma, j'ai entre 20 et 25 ans (…) Je n'ai aucune peur d'oublier l'extermination des Juifs. Plus précisément, je souhaite qu'on me fiche la paix avec cette histoire, qu'on la raye de ma vie une bonne fois pour toutes car c'est le seul moyen que j'ai de survivre". Alma veut oublier. Mais "la vision d'une salle de douches d'Auschwitz après la propagation du Zyklon B par les SS vient me déranger le soir quand je ne parviens pas à dormir". Alors Alma converse avec son téléphone portable et écoute "One More Time" de Daft Punk. Alma est une jeune femme de son temps. Elle monte le volume. La musique chasse cette vision. "Je peux affirmer avec certitude que mon grand-père n'est pas mort dans le camp d'Auschwitz et cela peut me laisser en paix avec la phobie des douches."

Frederika Amalia Finkelstein renverse les principes. Au "devoir de mémoire", son héroïne réclame d'ajouter le devoir d'oubli. Injonction répétée comme une incantation, un vœu impossible à réaliser, le passé et ses horreurs jaillissant à chaque instant, impossibles à contenir. Alma est "régulièrement submergée par ce qui l'a précédée", hantée par les morts, les chambres à gaz, les expérimentations sur les êtres humains. La jeune femme apprend des phrases par cœur (celles qui décrivent les expériences) pour ne pas laisser son imaginaire "déborder les stricts faits". Elle assassine son chien aussi. A l'âge de 12 ans.

"Je veux une vie meilleure, une vie extraordinaire"

"J'ai été très tôt bercée par les écrans : enfant, j'ai vu que le réel vacillait  qu'il n'était pas solide…", note Alma. Le 30 avril 1945, le jour où Hitler s'est suicidé, "l'humanité a perdu son sens : si nous avions pu tuer nous-mêmes Adolf Hitler, nous aurions pu sauver le sens du monde". Le monde est entré dans une nouvelle dimension, où passé et présent se rejoignent, où "le réel et l'imaginaire, le visible et l'invisible, la mémoire et l'oubli, tous ont la même place". Un jour, Alma dîne avec Martha Eichmann. Elles parlent d'Auschwitz. La petite fille du bras armé de la "solution finale" ne souvient pas du nom du camp. "Les êtres réagissent différemment à leur passé", remarque Alma. "Vous auriez vu cela dans ses yeux : ils témoignaient du succès de l'oubli."

"Je veux une vie meilleure. Une vie extraordinaire, une vie que ce monde n'est pas en mesure de me donner", constate Alma. Un monde qu'il faut réinventer, car "ne pas réinventer le monde, c'est mourir", dit-elle.

Le premier roman de Frederika Amalia Finkelstein bouscule, déplace les curseurs. Alma (Frederika?) s'échappe du débat, sort du discours. Elle embarque le lecteur directement à bord de sa colère, de ses nausées, de la souffrance incompressible. Elle ne prend pas de gants. "L'oubli" est une somme de phrases jetées au lecteur avec la violence d'une expulsion. Reste la beauté, comme clé possible du salut. Une beauté, "étourdissante", capable de faire ressentir "une ivresse et un vertige" et accéder enfin à un "moment d'oubli".
Couverture de "L'oubli" (L'Arpenteur) Frederika Amalia Finkelstein
L'oubli Frederika Amalia Finkelstein (L'Arpenteur – 173 pages - 16,90 euros)

Extrait :
"J'ai trouvé une méthode pour vivre en paix : l'oublie. Mon seul problème étant que mon désir d'oublier ne s'exauce pas. C'est la raison pour laquelle je m'enivre. C'est la raison pour laquelle je m'abandonne aux écrans. C'est la raison pour laquelle j'aime le sport, les courses  et les nuits blanches – aussi ingrates et mauvaises puissent-elles me paraître quand je suis en train de les subir.
Oublier c'est commencer à vivre
Perdre la mémoire pourrait être un début de solution. Mais ce que j'ignore c'est que je peux décider de la perdre, ou si cela ne relève aucunement de ma volonté. Le devoir de mémoire existe. J'aimerais que le devoir d'oubli existe également. Lorsque je suis tombée à la bibliothèque sur un livre portant le titre La Shoah, l'impossible oubli, j'ai eu un moment de désespoir. Je me souviens que je suis rentrée chez moi et que je me suis étourdie jusqu'au soir sur mon ordinateur. Alors je me suis sentie mieux. Débordante de possibilités : de vie et d'avenir.
Dans son adolescence, Adolf Hitler s'amusait à tirer au revolver sur des rats. Dans sa vie d'adulte, Adolf Hitler a mis en place un processus visant à faire du peuple juif un peuple de rats qu'il fallait éradiquer. En tant que descendante d'un peuple exterminé comme un rat, je ne peux pas vivre en paix. Il faut donc que j'oublie. Cela est indispensable."

Frederika Amalia Finkelstein a vingt-trois ans, elle étudie la philosophie à Paris. "L'oubli" est son premier roman.