"Robert Mitchum ne revient pas" : Hatzfeld retrouve les fantômes de Sarajevo

Par @pygrenu Rédacteur en chef de Culturebox
Mis à jour le 30/09/2013 à 17H04, publié le 30/09/2013 à 13H29
L'écrivain Jean Hatzfeld

L'écrivain Jean Hatzfeld

© Jean-Baptiste Millot / Gallimard

Ancien correspondant de guerre, Jean Hatzfeld sait trouver les mots pour décrire la vie sous les bombes, les déchirements et la haine. Dans son nouveau roman, il retourne à Sarajevo pour nous raconter l’histoire d’amour impossible de deux grands sportifs dans une Bosnie en plein chaos, une Serbe et un Musulman.

Elle, c’est Marija, la Serbe. Lui, Vahidin, le Musulman. Malgré les tensions ethniques qui agitent la Bosnie du début des années 90, ils s’aiment, sans trop se poser de questions, ni tenir compte des mises en garde. Car, au moment où les bruits de bottes se rapprochent dangereusement, ils ont tous les deux la tête ailleurs, concentrés sur le même objectif : les Jeux olympiques de Barcelone.

Vahidin et Marija sont deux athlètes de haut niveau, champions de tir surentraînés, programmés pour ramener des médailles. Le reste, toute cette agitation nauséabonde qui infiltre l’ex-Yougoslavie, ils ne le voient pas, ne l’entendent pas, réglés comme des horloges sur leur rythme quotidien : entraînement, récupération et promenades en amoureux dans les collines, avec dans leur sillage Robert Mitchum, le chien de Vahidin.

Un soir, le jeune homme est contraint d’évacuer ses parents vers un quartier plus sûr… Il ignore que tout retour sera impossible. La guerre est là, franchissant un nouveau cran, et les amants séparés. Impossible de se retrouver ni même communiquer, s’expliquer, se faire des promesses.

A quelques kilomètres d’écart, les deux jeunes champions sont donc happés par leurs communautés respectives. Et transformés en guerrier. Leur précision diabolique fusil à l’épaule les destine à devenir les snipers les plus redoutés de chaque camp.

C’est une tragédie moderne que construit Hazfeld, de retour dans cette Bosnie qui l’obsède, et où il a laissé une jambe. Son récit a la précision de celui qui connaît chaque recoin, chaque usage de cette terre en feu, déjà explorée avec talent dans « L’Air de la Guerre » (L’Olivier) en 1994.

Quel cheminement peut transformer un sportif en tueur ? L’auteur parvient à se glisser sans manichéisme dans la tête du sniper, salaud universel par excellence, qui, planqué dans sa cachette, abat tous ceux qui se risquent dans son territoire, adversaires, femmes ou enfants.

Passerelle inspirée entre documentaire et romanesque, "Robert Mitchum ne reviendra pas" n’est pas en course pour les grands prix littéraires de l’automne. C’est bien dommage et ça ne retire rien aux grandes qualités de ce roman bouleversant et tendu.
Couverture Jean Hatzfeld
"Robert Mitchum ne revient pas" de Jean Hatzfeld (Gallimard) – 233 pages – 17,90 euros