Rencontre avec Geneviève Brisac, toujours prête à "monter sur les tables"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 22/08/2014 à 14H57, publié le 22/08/2014 à 14H38
Geneviève Brisac "Dans les yeux des autres" (L'Olivier)

Geneviève Brisac "Dans les yeux des autres" (L'Olivier)

© Editions de L'Olivier

Geneviève Brisac, écrivain, prix Fémina en I996 pour "Week-end de chasse à la mère" et éditrice, publie "Dans les yeux des autres" (L’Olivier), un roman générationnel qu'elle mûrissait depuis plusieurs années. Rencontre avec une femme engagée, passionnée de littérature, ce "formidable instrument démocratique" qu'elle défend autant dans son rôle de romancière que dans celui d'éditrice.

C'est un jour de juillet pluvieux, Geneviève Brisac arrive, grand sourire. C'est comme ça qu'on l'imaginait, pleine d'énergie et de gaité. En se réchauffant avec un thé dans les bureaux de sa maison d'édition, L'Olivier, elle commence l'entretien en évoquant "Chien pourri", un livre pour la jeunesse publié dans la collection Mouche, qu'elle dirige à l'Ecole des Loisirs. On est pourtant là pour parler de son dernier roman, "Dans les yeux des autres", un livre qu'elle a mis huit ans à écrire, et auquel elle tient beaucoup. Mais elle est comme ça Geneviève Brisac, pas centrée sur elle-même, éternelle partageuse et plongeant sans cesse ses yeux dans le regard des autres, justement.

Cette écrivain et éditrice appartient à une génération, une enfant de Mai 68, une jeunesse dans les années 70. "Ce livre, j'ai commencé à y penser il y a dix ans. L'idée était d'écrire un grand roman générationnel, à l'anglo-saxonne, pour témoigner d'une expérience commune. Je voulais donner le point de vue d'une femme, une vision différente. Un regard de femme sur ce monde, une autre approche, différente de la vision par exemple d'un Michel Houellebecq, amère, aigre, cynique, qui était contraire à ma propre expérience. Donc je me disais, un jour, il faudra que je m'y colle."

Dans les pas de Doris Lessing

Et elle s'y est collée. Huit ans d'écriture, interrompue par des évènements de la vie qui ont donné naissance à d'autres livres ("Une année avec mon père", L'Olivier - 2010) et objectif atteint. "Dans les yeux des autres" est un vrai roman générationnel, comme savent si bien en faire les Anglo-saxons. Geneviève Brisac en cite quelques uns, Richard Ford entre autres, mais c'est dans le sillage d'une femme écrivain qu'est né son roman. "J'ai appliqué la méthode Doris Lessing : explorer en même temps la sphère intime, la sphère politique et la sphère sociale", souligne-t-elle. "L'idée au départ, c'était de réécrire "Le Carnet d'or", mais dans l'époque d'aujourd'hui. Donc le destin de deux femmes, Anna et Molly (j'ai gardé les prénoms), l'absolu de la révolution et de la littérature. J'ai aussi gardé la même première phrase, et puis au fil de l'écriture, évidemment rapidement je me suis éloignée de Doris Lessing", explique Geneviève Brisac.

"Dans les yeux des autres" raconte le destin de deux sœurs, Anna et Molly, qui commencent leur vie adulte dans le parfum de révolution qui domine le début des années 70. Les deux sœurs manifestent, se donnent rendez-vous tous les jours au "local", se rendent à des meetings à la Mutualité, bref, se révoltent. "Je voulais montrer les espoirs, l'énergie psychique et les projections à l'échelle planétaire de cette génération, comprendre le sens des ces destins et confronter les espoirs à "comment les choses ont mal tourné".

"Cette fois j'ai vraiment eu l’impression de faire mon job"

La romancière aimerait que son livre rencontre ceux qui ont l'âge de Molly et Anna quand elles se révoltent. "Je voulais entrer en communication avec les gens qui ont aujourd'hui 20 ans, et qui vivent dans ce monde inhabitable. Il y a une souffrance chez eux. Il y a une vraie révolte qui couve. Et j'aimerais que mon roman rencontre ce sentiment de révolte, qu'ils y trouvent des émotions de pensées. Comme moi avec Virginia Woolf. Là j'ai vraiment eu l'impression de faire mon job, parce que la littérature est aussi un instrument démocratique, le livre est un lieu où tout le monde est à égalité."

"Mon livre n'est pas un manifeste mais il incarne une colère, de ce monde où des incultes mangent des choses vivantes pour en faire des choses mortes. C'est ce que je raconte dans la scène sur la Mutualité, ces prédateurs qui organisent avec leur fric des "Evènements" dans ce lieu, qui ne savent même pas pourquoi il y avait 1789 fauteuils. La France c'était ça. Le pays de la Révolution. Et aujourd'hui il n'y a plus la fierté de ça. Je trouve ça bizarre. C'est difficile à comprendre pour moi. Si ma famille, des juifs de l'Europe de l'Est, est venue en France autrefois, c'était pour ces raisons, parce que c'était le pays des Lumières, de Rousseau, de Voltaire. Et aujourd'hui on dit 'il y a trop d'immigrés' ! C'est horrible."

"Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres"

Geneviève Brisac a travaillé dur sur la construction de son roman. "Je ne voulais pas faire un roman linéaire, mais essayer de réunir et superposer les couches temporelles pour créer une épaisseur, qui est la marque du vrai romanesque", explique-t-elle. "C'est un peu comme au théâtre, avec une avant-scène, des espaces latéraux, un arrière plan." Elle ajoute avoir beaucoup travaillé pour rendre son roman "abordable", pour que ce qu'elle raconte soit transmis. "Je voulais un roman abordable, avec de la complexité à l'intérieur. Et je voulais montrer que c'est possible, et pas seulement chez les classiques." Geneviève Brisac insiste : "Je suis très attachée à l'idée de transmission à travers les livres."

Geneviève Brisac souligne que beaucoup des choses de notre civilisation passent par les yeux. "Un tout que nous formons, Levinas, les humiliés, les femmes, la force collective de notre monde passe par les yeux. Le titre du roman est emprunté à une poésie de Rose Ausländer, "Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres", ça veut dire, déranger. C'est drôle, parce que je suis timide, et que jamais je ne voudrais déranger l'ordre des choses, mais dans le partage, dans la fraternité, pour parler de la mémoire, nous seront là pour déranger", conclut-elle.
 
Et c’est avec des mots que Geneviève Brisac accepte de refermer cette conversation, en disant ce que ces verbes lui évoquent (même si elle n'aime pas les verbes).

LIRE
Le salut en toutes circonstances. La lecture m'a sauvé la vie. J'étais anorexique. Un jour, j'avais 13, 14 ans, j'ai eu le droit de lire après trois mois d'isolement complet. J'ai vécu à 13 ans et demi une expérience carcérale. Pas de portes, pas de fenêtres, pas de livres, pas de radio, pas de télé et deux fois par jour, on m'apportait un plateau de nourriture. Au bout de ces trois mois j'ai eu le droit de lire "Une journée d'Ivan Denissovitch" (Alexandre Soljenitsyne), un livre magnifique sur l'amour de la vie…

ÉCRIRE
Écrire ? C'est comme écrire des lettres sans destinataire, ou à des destinataires inconnus. J'adore écrire des lettres… Écrire c'est être plus au monde, c'est ajouter du sens. Écrire transforme le monde. Écrire, c'est donner une forme à la vie, la sauver, la partager, la réparer.

GRANDIR
C'est très dangereux. On aimerait que nos enfants ne grandissent pas. Dans "La promenade au phare" (Virginia Woolf), il y a cette mère qui raconte un conte à son enfant (J'ai d'ailleurs aimé qu'il puisse y avoir dans une si grande œuvre une scène d'une mère qui lit une histoire à son enfant, je trouve ça magnifique), donc cette femme lit un conte à sa fille et puis ses pensées s'échappent, comme ça nous arrive à nous aussi parfois dans ces circonstances, et elle se dit combien elle est bien et comme elle aimerait rester toujours dans cet espace où son enfant est protégé, dans ses bras. Mais on ne peut rien faire, un jour il sera menacé et on n'y pourra rien. C'est la douleur maternelle. Je me souviens du premier chagrin d'une de mes filles. Etre là et ne rien pourvoir faire. C'est affreux cette idée qu'on ne pourra pas protéger. Sinon moi ? Ah moi... Je n'ai pas grandi. Je suis restée une enfant.

AIMER
Il n'y a rien d'autre. Aimer c'est le centre de tout. Il n'y a rien d'intéressant dans la vie qui ne passe pas par le sentiment d'amour.

ROUGIR
Je trouve ça très joli les gens qui rougissent. Ils n'aiment pas parce que ça les expose, ça dit des choses sur leurs émotions. Mais c'est très joli, et il y a mille manières de rougir, aux joues, dans le cou…

ÉDITER
Éditer, c'est partager. C'est offrir et partager. Par exemple Claude Ponti est venu me voir avec son premier album, Adèle, en me disant "on ne pourra rien en faire", et puis on en a fait quelque chose. Éditer, ça donne le sentiment de faire exister quelque chose, une émotion de penser. Et aussi de faire exister des choses qui nous paraissent bonnes. C'est comme ajouter dans un des plateaux de la balance un beau livre, ça équilibre avec ce qui est dans l'autre plateau, les choses que je considère comme toxiques, dangereuses. La transmission. C'est très important pour moi. Il y a quelques jours j'ai vu cette jeune fille d'origine marocaine à la télévision, fille d'ouvrier, qui a eu 21 de moyenne au bac… Je publie pour cette jeune fille. Je publie pour lutter contre la brutalité. Et je me donnerai toujours du mal pour ça.

DÉTESTER
La connerie, la violence, la guerre. Tellement de gens trouvent ça intéressant, la violence. Moi pas du tout.

S'INDIGNER
Je suis une grande spécialiste. C'est un réflexe, une habitude. On apprend ça très jeune. Et je suis étonnée qu'il n'y ait plus de révolte aujourd'hui. J'aimais bien "monter sur les tables". Peu importe les raisons. Il y a toujours des raisons de s'indigner.

RIRE
C'est ce à quoi on peut s'accrocher en dernière instance. Tant qu'on peut se moquer, c'est qu'on a sa dignité. Avoir l'honneur de rire. Je suis très moqueuse. Parfois ce n'est pas approprié mais tant pis. Je ne peux pas m'arrêter, c'est un truc d'enfant. Ce qui me fait plaisir, c'est qu'avec l'âge, je pourrai de plus en plus me moquer, et que ce sera de moins en moins grave…


Dans les yeux des autres Geneviève Brisac (L'Olivier – 306 pages – 18,50 euros)