Murakami met en musique "L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 29/08/2014 à 10H49
Haruki Murakami  "L'incolore Tsukuru Tazaki est ses années de pélerinage"

Haruki Murakami  "L'incolore Tsukuru Tazaki est ses années de pélerinage"

© THIEL CHRISTIAN/SIPA

Après "1Q84", record de ventes dans le monde entier, Haruki Murakami, l'écrivain japonais le plus populaire de la planète, publie en France un nouveau livre, moins long (contrairement au titre), et surtout beaucoup plus intimiste et proche de ses premières œuvres. "L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage" est un roman d'introspection plein de délicatesse et de nuances musicales.

L'histoire : Tsukuru Takazi grandit dans la banlieue résidentielle de Nagoya. Garçon discret aux traits réguliers, il n'est ni très bon élève ni cancre. Il aime le sport, mais sans passion, n'a pas non plus de goût affirmé pour les arts, ni de "talent pour quoi que ce soit". C'est du moins comme ça qu'il se voit, "moyen en tout", ressentant un ennui incoercible" à la vue de son image dans un miroir. Tsukuru a une seule passion : les gares, qu'il contemple avec ravissement.

Mais c'est seulement en compagnie de ses amis qu'il se sent vraiment exister. Il est le 5e élément d'une bande d'amis inséparables. Trois garçons et deux filles. Tous de la même origine sociale, du même quartier et dans la même classe au lycée, ils se sont rapprochés lors d'activités volontaires et ne se sont dès lors plus quittés. Les cinq amis font tout ensemble, formant une sorte de "fusion chimique heureuse, obtenue par hasard".

Un pèlerinage en soi-même

Une chose pourtant, distingue Tsukuru de ses amis. Il est le seul dont le patronyme ne comporte pas de couleur. "Il en était plutôt blessé. D'autant que les autres, naturellement s'étaient mis à s'appeler par leur couleur. Rouge. Bleu. Blanche. Noire." Sans ça, "tout aurait été parfait", jusqu'au jour où Tsukuru, de retour de Tokyo où il a décidé de partir étudier pour devenir ingénieur dans le domaine ferroviaire, se trouve, sans qu'il sache pourquoi, éjecté de la bande. Il en ressent une telle douleur que pendant plusieurs mois, il vit "en pensant presque exclusivement à la mort".

Il ne se suicide pas, mais poursuit sa vie sans appétit. Il dessine des gares, rencontre des femmes, se fait même un nouvel ami. Ses jours sont sans saveur et ses nuits hantées par un rêve érotique qui met en scène Blanche et Noire, les deux filles de son groupe d'amis qui l'ont rejeté. Il ne les revoit jamais et ne cherche jamais à savoir ce qui les a décidés à le rejeter si brutalement. Jusqu'au jour où il rencontre Sara -il a déjà plus de trente ans. Cette rencontre l'oblige à faire un pèlerinage qui le conduit sur les traces de ses anciens amis. Une enquête sur son passé, un pélerinage intérieur, qui lui révèle beaucoup sur lui-même, au-delà des explications sur de l'évènement marquant de sa jeunesse. Ce voyage lui permet enfin de se sentir autrement que "comme un récipient creux", et de trouver sa couleur.

La musicalité d'Haruki Murakami

"L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage", est un roman d'introspection, qui montre la nécessité de revenir sur le passé, d'en explorer les ombres, pour l'inscrire dans une histoire et comprendre que "tout ne s'est pas dissous dans le flux du temps". Creuser le passé pour éclairer le présent, afin de rendre enfin possible le mouvement et la vie. Parler fait fuir les fantômes et quand Tsukuru se décide enfin à affronter la vérité, la tragédie se dénoue avec une facilité déconcertante.

Avec ce roman, l'écrivain japonais explore les thèmes qui lui sont chers : blessures du cœur, amours perdues, amitiés de jeunesse, solitude, sexualité, non-dits. Mais s'il fait comme à son habitude usage de métaphores, le romancier s'éloigne un peu de la sphère onirique à laquelle il nous avait habitués, avec un récit épuré, plus directement proche des sentiments de ses personnages. Pas de Murakami sans BO : "Le mal du pays" de Frantz Liszt au piano, ou "Viva Las Vegas", la voix de Presley surgissant d'un portable. Le treizième roman d'Haruki Murakami est comme ça, il laisse dans son sillage une musique, celle qu'il fabrique avec les mots. Une musique toute simple, empreinte d'un mélange de mélancolie et de joie.
"Lincolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage", Murakami (Belfond)
L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage Haruki Murakami, traduit du japonais par Hélène Morita (Belfond – 367 pages – 23 euros) Le roman sera aussi disponible en Audiolib à partir d'octobre 2014. En librairie le 4 septembre

- A retrouver en poche, Chroniques de l'oiseau à ressort Haruki Murakami, traduit par Corinne Atlan avec Karine Chesneau (10/18 - 950 pages - 9,90 euros).
- A voir à partir du 28 novembre 2014, Nuits blanches, d'après "Sommeil" (Belfond) d'Haruki Murakami, au théâtre de l'Oeuvre.

Extrait :
Chez Blanche, dans le salon, il y avait un piano à queue Yamaha. Elle le faisait toujours accorder avec précision, ce qui reflétait bien sa personnalité minutieuse. Sur la face brillante du piano, pas la moindre ternissure, pas la plus légère trace de doigt. Par la fenêtre s'insinuait la lumière de l'après-midi. Les ombres des cyprès s'allongeaient dans le jardin. Les rideaux de dentelle frémissaient sous le vent. Sur la table, une tasse de thé. Il revoyait son regard sérieux qui suivait attentivement la partition, ses cheveux noirs sagement attachés en arrière. Ses jolis doigts fins sur les touches. Ses pieds précisément posés sur les pédales, recelant une force qu'on aurait pas imaginée chez cette douce jeune fille. Et puis ses mollets blancs et lisses, qui faisaient songer à de la porcelaine glacée. Quand il lui demandait de jouer quelque chose, elle interprétait souvent ce morceau. Le mal du pays. Une tristesse inexpliquée qui étreint le cœur des hommes à la vue d'un paysage champêtre. Hom Sick. Ou encore mélancolie.
Tandis qu'il fermait légèrement les yeux pour se concentrer sur la musique, il ressentit au fond de la poitrine une sorte de suffocation désespérée. Comme s'il avait aspiré à son insu un bloc de petits nuages solides. Même quand le morceau se termina et que le suivant commença, Tsukuru demeura la bouche close, immergé dans le paysage mental qui s'était dessiné en lui.