"Le fils de Sam Green": mon père cet escroc

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 14/09/2013 à 17H06, publié le 10/09/2013 à 13H50
Sibylle Grimbert

Sibylle Grimbert

© Bruno Charoy

"Le fils de Sam Green" s'inspire librement de l'affaire Madoff. Dans ce 8e roman, Sibylle Grimberg se met dans la peau du fils du plus grand escroc de la planète et décrit les effets de cette déflagration sur sa vie de riche héritier.

L'histoire : "Quelqu'un m'a craché dessus aujourd'hui." Voilà comment commence le récit de cette lente descente aux enfers pour un homme dont la vie a basculé par ricochet. Son père est le plus grand escroc de tous les temps (et de la planète). Le fils travaillait avec le père, n'a rien vu, ou n'a rien voulu voir, et se retrouve mis au ban de la société riche et confortable dans laquelle il vivait insouciant. Ce fils doit tout à son père, et la découverte de la supercherie, l'arrestation de son père, et la mise au ban de la société de tous ceux qui gravitaient autour du grand mensonge entraîne le fils dans une chute qu'il ne maîtrise pas non plus. L'effondrement du système paternel en provoque un autre, chez le fils, intime cette fois, qui le conduit à s'interroger sur la réalité de sa propre existence, une existence qui lui paraît soudainement aussi artificielle que la pyramide virtuelle mise en place par son père.
 
Sibylle Grimbert s'attaque à un sujet d'actualité, l'affaire Madoff, qui a secoué la planète en 2008 quand l'énorme fraude, en forme de pyramide (Ponzi) et portant sur 65 milliards de dollars a été découverte.

Sibylle Grimbert choisit d'aborder cette affaire de biais, puisque c'est du point de vue du fils que l'histoire nous est racontée, sous l'angle de l'intime. Après la découverte par le monde entier de la supercherie paternelle, le fils fait une relecture de sa propre vie et s'interroge, d'abord en tant que victime de son père, puis au fil du récit comme complice et coupable. Il savait, sans se l'être jamais formellement avoué. Il n'a rien dit, pour protéger le cocon dans lequel il vivait. S'avouer la vérité l'aurait obligé à renoncer à profiter d'un système qui lui assurait la richesse et le confort d'une vie dorée et sans efforts, une vie d'héritier.

Les états d'âme d'un gosse de riche escroc

Mais la supercherie est découverte, la pyramide s'écroule, et le fils de Sam Green se sent soudainement inexistant. Sa vie était entièrement construite sur du vent. Que lui reste-t-il pour se sentir vivant? Se mettre en colère contre son père, vivre une relation charnelle avec une esthéticienne, "désirer quelque chose si fortement que rien d'autre ne le préoccuperait"? Il choisit finalement une autre voie. Dans la vraie vie, l'un des fils de Madoff, lui, s'est donné la mort. Le roman dresse aussi un portrait en creux, par quelques touches, du père, ce grand escroc, sans vraiment chercher à lever le mystère de cette personnalité étonnante.

Exploiter cet évènement gigantesque pour aborder des questions intimes comme l'identité, l'héritage, ou la conscience de soi est une bonne idée. Le roman crée pourtant un trait de déception, à cause peut-être de la force romanesque, du potentiel tragique d'une telle affaire, ici réduite aux états d'âme, somme toutes ordinaires, d'un homme arrivé déçu au milieu du gué, contraint comme chacun de tuer le père pour devenir quelqu'un.

Le fils de Sam Green Sibylle Grimbert (Anne Carrière – 192 pages – 18 euros)

Extrait :
Parfois quand je le voyais assis à son bureau, j'avais l'impression qu'il rêvassait. Jamais je ne rêvassais, sauf la nuit avant de m'endormir. Aujourd'hui je ne sais pas à quoi il occupait ses journées. Je me rappelle ses discussions téléphoniques mi-mondaines, mi-professionnelles, la façon amicale dont il traitait ses affaires, mais j'ignore ce qu'il faisait concrètement quand il lisait des papiers par exemple, puisqu'en réalité il ne plaçait rien nulle part. Je ne sais pas comment il meublait toutes les minutes vacantes entre deux chiffres à simplement ajouter sur un compte en banque et qui aussitôt dormiraient. Je me demande s'il tordait un trombone pendant des heures en attendant que ça passe entre deux rendez-vous, si, quand il me disait devoir rencontrer quelqu'un à l'extérieur, il traînait dans les rues jusqu'au soir avant de rentrer chez lui.

Sibylle Grimbert est née en 1967. "Le fils de Sam Green" est son 8e roman. Elle a publié : "Birth days" (Stock, 2000), "Le Centre de gravité"( Stock, 2002), "Il n'y a pas de secret" (Stock, 2004), "Une absence totale d'instinct" (Seuil, 2006), "Toute une affaire" (Léo Scheer, 2009), "Le vent tourne", (Léo Scheer, 2011), "La Conquête du monde", (Léo Scheer, 2012).