La divine surprise de la rentrée : "Arden", premier roman de Frédéric Verger

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 28/10/2013 à 17H56, publié le 18/10/2013 à 18H00
Frédéric Verger est en bonne place pour un prix avec son roman "Arden" (Gallimard)

Frédéric Verger est en bonne place pour un prix avec son roman "Arden" (Gallimard)

"Arden" est une révélation. Cela n'a pas échappé aux membres des jurys des prix littéraires qui, du Goncourt au Renaudot en passant par le Médicis, l'ont presque tous sélectionné dans leurs listes. Ce roman en forme de tragédie comique raconte l'histoire d'une amitié entre un directeur d'hôtel de luxe et un tailleur juif, qui écrivent ensemble des opérettes, jusqu'à ce que la guerre arrive...

L'histoire : "Mon grand-oncle Alexandre de Rocoule, rêveur, valseur et fornicateur, dirigea de 1927 à 1944 le Grand Hôtel d'Arden." Le flamboyant oncle Alex est bien différent de son ami Salomon, tailleur juif, veuf et mélancolique, mais les deux hommes ont une passion commune : l'opérette. Ils vivent en Marsovie (clin d'œil à La Veuve Joyeuse), une principauté royale située au carrefour de l'Europe, et écrivent ensemble toutes sortes de pièces musicales, qu'ils imaginent faire interprêter par le personnel de l'hôtel Arden, mais qu'ils ne terminent jamais vraiment.

L'oncle Alex trompe allègrement son épouse, la tante Irena, une femme excentrique qui ne quitte pas la chambre et occupe son temps à des prédictions astrologiques. Salomon a une fille qu'il a renoncé à élever, qu'il voit de temps à autres, mais avec qui il entretient une correspondance assidue. Les fantaisies d'Arden prennent un tour plus sombre avec l'arrivée des nazis. Les persécutions contre les juifs commencent et le royaume de Marsovie ne fait pas exception. L'oncle Alex accueille et cache alors dans son l'hôtel Salomon et sa fille Esther, devenue une  jeune et belle jeune fille. L'oncle Alex s'exalte.

Il dissimule aussi dans une cabane du domaine les membres d'un orchestre, ainsi qu'un escroc et son frère un peu fou, tous juifs et trouvés errant dans la forêt d'Arden, alors que l'oncle Alex y faisait l'une de ses habituelles promenades. Les nazis fréquentent l'hôtel. Pour avoir une bonne raison de voir plus souvent la fille de Salomon, pour pourvoir s'adonner à son activité favorite - écrire et jouer des opérettes-, pour tenter de sauver cette troupe de juifs, son ami Salomon et sa fille, l'oncle Alex a une idée : écrire une opérette pour la radio, qu'ils joueront tous ensemble…

Dans la forêt d'Arden

Quand on entre dans "Arden", le roman, c'est un peu comme si on entrait dans la forêt. "Donne-moi la main lecteur, et partons ensemble dans le domaine d'Arden", nous dit Frédéric Verger dans les premières pages de son roman épais, touffu, habité par de grands arbres aux multiples ramifications, racines, ombrages, clairières, marécages, odeurs, cris nocturnes et chœurs du matin. Et voilà le lecteur comme le promeneur dans la forêt "aspiré par un piège théâtral de la nature", absorbé par le récit des aventures de l'oncle Alex, de Salomon, Esther, Irena et les autres.

Roman sans chapitres, entrelacs de grands et de petits récits, "Arden" est une fresque romanesque luxuriante. On pense à Albert Cohen, et pas seulement parce qu'il y est question des juifs : l'enthousiasme d'une écriture, la jouissance palpable à raconter des histoires, à le faire avec allégresse et virtuosité, l'art de peindre avec humour et tendresse les faiblesses des hommes, leur héroïsme souvent surgi par inadvertance, leur cruauté - celle qui s'est déchainée pendant la deuxième guerre mondiale - et la mort, méticuleusement décrites sans adoucisseur, comme dans un conte effrayant.

Le premier roman de Frédéric Verger est une merveille, dont on pourrait imaginer qu'il est un inédit d'un grand romancier expérimenté, une fantaisie retrouvée par bonheur dans un grenier…

Arden Frédéric Verger (Gallimard- Collection Blanche - 480 pages - 21,50 €)

Extrait :
Ma sœur et moi étions assis à l'autre bout de la table; dans mon souvenir, c'est un sombre après-midi d'hiver, obscurci par les branches nues du marronnier qui tremble à la fenêtre. Le vent mugit dans les escaliers et elle nous raconte ces contes atroces que nous aimons tant, où la tête sanglante d'un cheval clouée sur une porte se met à parler, où des enfants sont transformés en corbeaux, où un gros garçon enfermé dans une maison pleine de fantômes siffle pour se donner du courage. Et d'autres histoires encore qui n'étaient plus des contes mais qui semblaient à peine déprises, comme les serpents des monstres de la Préhistoire. Celle du chevalier empoisonné qui meurt sous sa tente, ou celle qui commençait sur cet homme qui se pend au clou d'un mur de son cachot au moment précis où il voulait se tuer. Comme j'aimais ce début, comme je ne me lassais pas d'entendre cette histoire où les plus grands bonheurs, les cruautés odieuses, ressemblent aux rêves.

Frédéric Verger est né en 1959. Il est professeur de français dans un lycée en banlieue parisienne. "Arden" est son premier roman.