"L'invention de nos vies" de Karine Tuil : l'impossibilité d'être un autre

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 02/10/2013 à 14H22, publié le 01/10/2013 à 14H26
La romancière Karine Tuil

La romancière Karine Tuil

© JF Paga - Grasset

C'est l'histoire d'un trio amical et amoureux : Samir, Samuel et sa compagne, la superbe Nina, meilleurs amis à vingt ans à Paris. Samir part à New York, devient avocat, épouse une riche héritière. Gloire et célébrité acquises au prix d'une imposture : Samir, enfant d'un couple tunisien, s'est approprié outre-Atlantique la biographie de Samuel, le fils d'intellectuels juifs.

C'est l'histoire de Samir, de Samuel et de sa compagne Nina, meilleurs amis du monde à vingt ans à Paris. La vie les sépare, mais ils vont se retrouver, deux décennies plus tard.

Parti à New York, Samir, qui a épousé une riche héritière, est devenu une star du barreau, tandis que Samuel "dépérit dans un bouge sous-loué sept cents euros par mois à Clichy-sous-Bois".

L'ancien étudiant en lettres travaille "huit heures par jour au sein d'une association en tant qu'éducateur social auprès de jeunes en difficulté dont l'une des principales préoccupations consistait à demander : Baron, c'est juif ?" (et voilà pour la peinture du travail social en banlieue.)

Seul lot de consolation pour Samuel, il a gardé Nina, toujours splendide. Vingt ans plus tôt, entre Samir et Samuel,  la belle avait hésité avant de rester avec le second, qui avait fait une tentative de suicide à la perspective du départ de sa bien-aimée.

Samir a pillé le passé de Samuel

Le couple, qui a dépassé la quarantaine, aperçoit un soir à la télévision son ancien ami, arborant tous les signes ostensibles de réussite. Nina cherche à reconstituer sur Internet le trajet qui a mené Samir à la gloire. Stupeur : cette célébrité s'accompagne d'un mensonge.

Devenu "Sam",  Samir s'est inventé un passé qui est celui de Samuel. L'enfant de père et mère tunisiens et musulmans s'est approprié la biographie de son ami, fils d'intellectuels juifs.

Sur cinq cents pages, Karine Tuil va croiser ces vies et faire éclater les faux-semblants.

Elle s'attarde surtout sur le destin de Sam-Samir, dont elle présente ainsi l'épouse, Ruth : une "femme au cursus exemplaire : éducation choyée au sein d'une famille issue de la grande bourgeoisie juive américaine, études de droit à Harvard, douée pour la communication, douée pour les maths, douée en tout - et altruiste, en plus...une fille riche, immensément riche, qui n'oubliait jamais de reverser 10% de ses revenus à des associations caritatives ainsi que le prévoyait la loi juive.." 

A la truelle plus qu'au pinceau

Ce portrait appuyé -pour ne pas dire caricatural- ressemble au roman, brossé à la truelle plutôt qu'au pinceau.

Karine Tuil joue-t-elle avec ces clichés pour les dénoncer ?  En partie. Elle s'en sert aussi pour dénoncer les discriminations contre les musulmans après le 11 septembre. Mais son roman, qui se glisse dans les pensées fiévreuses, les angoisses insolubles ou les délires paranoïaques des uns et des autres les empile, ces clichés, les malaxe et les tord dans une avalanche logorrhéique où tout se brouille.

Et s'embrouille d'autant plus que s'y ajoutent de multiples évocations d'une actualité récente. Comme celle-ci, claire allusion à l'affaire DSK : "Il (Sam)  pourrait perdre son poste, il est capable de tout pour cinq minutes de plaisir avec sa femme de ménage. Oh, se persuade-t-il, ce n'est pas grand-chose, du troussage de domestique, rien de plus."

A l'arrivée, il y a de quoi rester perplexe devant une fiction qui brasse les thèmes du moment -  banlieues supposées à la dérive, délires identitaires ou sécuritaires post- 11 septembre, "jihad" en Afghanistan ou ailleurs- sans jamais offrir aux personnages une véritable consistance.

Quant à la fantaisie, la légèreté de l'auteure, elle s'est déplacée sur de farceuses notes de bas de page, facétieuses notules biographiques sur des personnages secondaires.  Dommage que l'auteur de Tout sur mon frère -brillante variation sur le thème, déjà, de la jalousie - n'ait pas insufflé cette malice à ce roman trop lourd.

L'invention de nos vies Karine Tuil (Grasset - 492 pages - 20 euros)