Geneviève Brisac : son beau roman des années 70, "Dans les yeux des autres"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 22/08/2014 à 14H51, publié le 22/08/2014 à 09H07
Manifestation en mai 68 © JACQUES MARIE / AFP

La rentrée littéraire 2014 marque le retour au roman de Geneviève Brisac. La romancière et éditrice publie "Dans les yeux des autres", l'histoire de deux sœurs dans les années qui ont suivi mai 68. Mêlant récit intime et grande histoire, la romancière signe un roman générationnel passionnant, dans les pas de Doris Lessing.

L'histoire : début des années 70. Anna et Molly Jacob, deux sœurs inséparables, font l'apprentissage de la vie. Premiers meetings, "Anna et Molly, Molly et Anna, ensemble, à la conquête du monde." Premières amours, Marek pour Anna, Boris pour Molly, et un engagement dans la lutte armée qui les conduit jusqu'au Mexique… Puis la vie passe, et la révolution aussi. Molly est devenue médecin, Anna écrivain. Sous le pseudonyme de Deborah Fox, Anna raconte leur histoire dans un roman à succès. Molly lui en veut. Procès.

Anna est désorientée, sa carrière d'écrivain est à l'arrêt. Elle atterrit malgré tout chez sa sœur, tente de "voir des gens" ("Quelle expression étrange et remplie d'indifférence et de stupidité"). Elle rouvre ses carnets, ceux qu'elle noircissait pendant sa jeunesse. Des carnets, une couleur pour chaque thème, rouge pour la politique, bleu pour la vie de l'âme. Elle relit aussi les lettres écrites par Marek depuis sa prison au Mexique, arrivées beaucoup plus tard jusqu'à ses destinataires. Et Melini, la mère excentrique et insortable, personnage hautement poétique, inonde de sa fantaisie tout le roman.

"Les carnets d'or" transposés dans la France des années 70

Geneviève Brisac a mis huit ans à écrire ce livre inspiré des "Carnets d'or" de Doris Lessing. "Dans les yeux des autres" est un roman générationnel à la mode anglo-saxonne, qui entremêle l'intime, le social et le politique. La romancière a emprunté à Doris Lessing ses deux personnages féminins, leurs prénoms et le début de l'histoire, la suite est une transposition dans la France post-soixante-huitarde.

Le roman de Geneviève Brisac transmet l'énergie des années 70 traversées par des aspirations d'un monde meilleur, sa radicalité aussi. La romancière dessine à grands traits les perspectives d'un monde en mouvement en même temps qu'elle invite son lecteur à s'approcher, à regarder de plus près, dans la sphère intime des personnages, à observer ce qui les relie les uns aux autres, leurs sentiments, le poids d'une histoire familiale, les liens fraternels et les amours, les fractures. Elle montre enfin comment chacun,  chargé de ces bagages, s'inscrit dans son temps et fait son chemin, compose avec ses aspirations ou illusions perdues.

"Oser montrer ce que l'on voit"

C'est dans le regard des femmes que Geneviève Brisac raconte cette histoire. Il s'agit de leur vision. Pas si facile, note le personnage d'Anna car "si l'on a eu le destin de naître fille, il faut être deux. Pour faire face. Oser montrer ce que l'on voit".

"Dans les yeux des autres" est le récit d'une résurrection. "Nous nous sommes trompés sur tout", mais "le soleil est doux et tout a fleuri. Et peut-être attraperons-nous au filet de nouveaux rêves, des raisons de rire." Anna reprend la plume, elle revit, car "il s'agit de faire de sa vie la matière d'une désillusion à décrire".

Geneviève Brisac a choisi de donner à son récit une forme libre, non linéaire, où intérieur et extérieur se chevauchent, où les points de vue se déplacent dans une habile construction qui jamais ne perd le lecteur. On pense aux romans de Renata Adler, Joan Didion ou Richard Ford. Un excellent roman de la rentrée 2014, qui pourrait -Geneviève Brisac y compte bien- donner à la jeunesse d'aujourd'hui l'envie de "monter sur les tables".
"Dans les yeux des autres", Geneviève Brisac (couverture)
Dans les yeux des autres Geneviève Brisac (L'Olivier – 306 pages – 18,50 euros)

Extrait
Anna c'est moi, écrit Anna dans son cahier rouge, et la bouche pleine de mots. Le pain, le sang, le droit à l'espoir sont les piliers de ma rêverie. Je suis Anna, la bouche pleine de sang. Je ne veux pas mourir. Je cherche une issue de secours, le tunnel de la vie va trop vite et m'effraie. J'attends Molly. Nous allons à un meeting.
Molly entre. En vérité, elle n'entre pas, elle est devant la porte à tambours, elle fait des signes.
Anna se lève. Anna et Molly, Molly et Anna, ensemble à la conquête du monde.

Geneviève Brisac est normalienne, agrégée de lettres. Elle commence par enseigner en Seine-Saint-Denis puis devient éditrice aux éditions Gallimard et publie son premier roman "Les Filles", en 1987. En 1994 elle rejoint les éditions de L'Olivier où elle publie "Petite", un roman autobiographique dans lequel elle raconte son anorexie. Geneviève Brisac entame en même temps une carrière d'éditrice pour la jeunesse à l'Ecole des Loisirs. C'est elle qui découvre et publie pour la première fois Claude Ponti . En 1996, elle obtient le prix Fémina avec "Week-end à la chasse à la mère" (L'Olivier). Geneviève a également écrit de nombreux essais, dont "VW", un livre cosigné avec Agnès Desarthe sur l'écrivaine Virginia Woolf. Elle a aussi écrit des nouvelles, des pièces de théâtre et des scénarios pour le cinéma. Depuis 2007, elle est engagée auprès de Bibliothèques Sans Frontières, une ONG qui facilite l'accès au savoir dans les pays en développement.