"Faber. Le destructeur", ange déchu d'une jeunesse désenchantée

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 12/09/2013 à 22H23, publié le 12/09/2013 à 18H23
"Faber" Tristan Garcia (Gallimard)

"Faber" Tristan Garcia (Gallimard)

© Jean-Baptiste Millot

"Faber. Le destructeur" est le 5e roman de Tristan Faber. Le romancier de 32 ans y dresse le portrait d'une génération, la sienne, qui a eu 20 ans au seuil du XXIe siècle. Autour d'un personnage complexe et attachant, Tristan Garcia a construit une belle architecture romanesque.

L'histoire : en 1988, quand Mehdi Faber arrive à Mornay, il a 8 ans. L'enfant d'origine algérienne est orphelin (ses premiers parents adoptifs sont morts) y est accueilli par Marthe et Jean, un couple de retraités. Son arrivée à l'école primaire bouleverse les équilibres existants et surtout la vie de Basile, le bouc émissaire de la récréation, et de Madeleine, fille du pasteur et d'une femme légère, qui préfère jouer au foot avec les garçons. Les trois enfants ne se quittent plus, autour de la figure charismatique de Faber, enfant étrange et surdoué, victime de crises mystérieuses, yeux d'or, tantôt ange tantôt diable. Les trois amis sont inséparables, jusqu'à ce que la vie les éloigne. Devenus adultes, Madeleine et Basile ne peuvent pas oublier Faber…

Qui sont ces enfants?

Ils sont "des enfants de la classe moyenne d'un pays moyen d'Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée". Ils ont fait des études, ont aspiré à devenir quelqu'un, "méprisé la bêtise et l'ordre établi" et "appris à respecter l'art et les artistes, à aimer entreprendre pour créer du neuf, mais aussi à rêver…". Quand une fois adultes ils ont compris qu'il était temps de travailler, "c'était la crise et on ne trouvait plus d'emplois". La plupart des enfants de cette génération déçue "se sont "mollement battus afin de rentrer dans la foule sans faire d'histoire". Basile et Madeleine sont de ceux là. Ils sont restés à Mornay, Madeleine est  devenue pharmacienne comme sa mère, Basile professeur de français dans le lycée de leur adolescence. Mais Faber lui a choisi une autre voie, en marge, et il a abandonné ses deux amis. Faber était leur "possible", il les laisse à leurs vies moyennes, à leurs "destins médiocres", créant un vide impossible à combler. Idole devenue démon, Faber ce cesse de les hanter.

Que leur reste-t-il?

Le roman de Tristan Garcia est celui d'une génération forcée de grandir dans la désillusion, celle de la fin des perspectives de bien-être et de progrès social promises par les Trente Glorieuses, et aussi le roman du désenchantement consécutif à la mort des idéologies. Madeleine et Basile sont fascinés par Faber, incarnation de la liberté à laquelle ils aspirent, même si cette liberté prend la forme du diable. "Je n'ai jamais connu personne d'aussi intelligent que Faber", dit Madeleine, une intelligence sans limites, "sans sol ni plafond", une malédiction, aussi.

Qui est Faber?

Plusieurs hypothèses, proposées par Tristan, un personnage arrivé à la fin du roman (tiens, ce personnage porte le même prénom que le romancier). Qui est Faber? Un immigré mal intégré par la France? La mauvaise conscience d'adolescents qui refusent de grandir? Un personnage fictif "inséré dans la réalité", inventé par deux enfants mal adaptés, ou encore un personnage né du désir des autres? Faber ne serait-il au fond qu'une hypothèse romanesque? Non répond Tristan, "Les auteurs et les lecteurs de romans aimeraient la vie ne soit qu'une fiction", mais Faber a bel et bien existé, nous dit-il. Et on est tenté de le croire tant il incarne tous les sentiments violents et contradictoires qui s'expriment à l'adolescence. Vivant, donc, Faber, mais voué à disparaître avec le temps, comme toute jeunesse…

Dans le roman de Tristan Garcia, on rencontre des êtres de chair, archétypes de la classe moyenne, vivant dans un archétype de ville de province, des êtres moyens, dans une vie moyenne. Ce qui pourrait n'être qu'une peinture sociale réaliste ou ironique de cette société "ordinaire', à la manière de Balzac, de Flaubert ou de Houellebecq, prend une autre tournure chez Tristan Garcia, plus romantique, plus proche de la littérature russe des XIXe et XXe siècles. On y croise des personnages fascinants et inquiétants, mi-humains mi-créatures mythologiques, qui incarnent des idées, ou des croyances, et ouvrent des brèches dans la conscience.

Pour parler de destruction, Tristan Garcia a construit un roman parfaitement charpenté, où chaque élément soutient l'autre, où l'histoire est érigée sur une fondation à trois piliers, les trois récits des trois héros. Dommage que le roman s'achève sur une explication de texte, proposée par le double du romancier, qui brise un peu le charme de cette belle architecture.

Faber le destructeur Tristan Garcia (Gallimard – 480 pages – 21,50 euros)

Extrait :
"Nous étions des enfants de la classe moyenne d'un pays moyen d'Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n'étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l'aristocratie, nous ne rêvions d'aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons – par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d'attendre une vie différente. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu'il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler."

Tristan Garcia : est né en 1981 à Toulouse. Philosophe et romancier, il a reçu le prix de Flore pour son premier roman "La meilleure part des hommes" (collection Blanche, 2008, Folio n° 5002). Il a publié depuis "Mémoires de la Jungle" (collection Blanche, 2010, Folio n° 5306), "En l’absence de classement final" (collection Blanche, 2012), et, aux Éditions Denoël, "Les cordelettes de Browser" (2012). (Source : Gallimard)