A 89 ans, James Salter signe un roman éblouissant de vie, "Et rien d'autre"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 29/08/2014 à 10H12, publié le 28/08/2014 à 18H19
James Salter, "Et rien d'autre" (L'Olivier)

James Salter, "Et rien d'autre" (L'Olivier)

© Patrice Normand

Le dernier roman de James Salter "Et rien d'autre" (Editions de L'Olivier) est le récit de la vie d'un homme, Philip Bowman, que l'on rencontre sur un porte-avion à la fin de la deuxième guerre mondiale, et que l'on suit jusqu'à l'orée de la vieillesse. Magnifiquement écrit, ce roman américain d'un auteur de presque 90 ans est l'une des perles de la rentrée littéraire 2014.

L'histoire : "Toute la nuit, dans le noir, la mer avait défilé". Quand on rencontre Philip Bowman, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il est sur un porte-avion au large du Japon. Une dernière nuit sous les feux des avions ennemis, et c'est la fin de la guerre. Bowman rentre au pays. "Voilà le héros!", lui déclare son oncle Franck à son arrivée. Bowman a grandi à New York sans père. A son retour il étudie à Harvard, essaie de devenir journaliste avant d'être embauché dans une maison d'édition indépendante pour lire des manuscrits. Il ne tarde pas à devenir éditeur et partage avec Eddins, éditeur dans la même maison, ses considérations sur la littérature et les femmes, leurs deux préoccupations principales.

Bowman tombe amoureux de Vivian Amussen, une jeune fille originaire de Virginie, il l'épouse, contre l'avis de son père, un gros propriétaire terrien. Cette "bonne petite élevée à la campagne" n'est pas faite "pour la vie citadine", pense cet homme ayant peu d'appétit pour la littérature.

Premier amour. Premier mariage. Bowman est comblé. Mais le mariage tourne court. Vivian, qui voit les choses de manière "pragmatique", constate qu'ils "ne partagent pas grand-chose", et le quitte. Son ami Eddins, de son côté, vit heureux dans la campagne avec sa femme et son fils Léon.

"Offrons nous un moment extraordinaire"

Bowman, lui, aime les femmes. Il aligne les liaisons, qu'il noue lors de ses déplacements professionnels, et aussi à New York, cette ville et "ses myriades de distractions, l'art, l'omniprésence de la chair, l'exaltation des désirs", cette ville, "riche de possibilités, les mouvements féministes l'avaient changé en profondeur".

Mais Bowman ressent "le manque, non pas nécessairement du mariage, mais d'un centre tangible autour duquel les choses auraient pu s'organiser et trouver leur place". A défaut d'une femme, Bowman se cherche une maison, "un lieu où il serait chez lui". C'est pile à ce moment-là qu'il rencontre à nouveau l'amour, dans un taxi. "J'ai rencontré une femme tout à fait extraordinaire, avait-il envie de dire. Et par hasard". Il est amoureux. Christine lui trouve une maison. Il l'achète à leurs deux noms. Bowman vit alors "les moments les plus heureux de sa vie"…

Eternel recommencement, même ferveur, même impression de première fois, mêmes frémissements du désir, mêmes moments "parfaits". En dépit des déconvenues, de l'inconstance et des trahisons, Bowman est un amoureux de l'amour, en quoi il a une foi inextinguible, toujours prêt à replonger.

La force de frappe d'une écriture

De quoi la vie d'un homme est-elle faite ? Voilà ce que raconte Salter dans ce roman, servi par une écriture magnifique. Vie faite de bonheurs, de tragédies, d'enthousiasmes, de ratages et de désillusions aussi. Bowman est au centre du récit, mais son histoire est aussi éclairée par celles de tous les personnages qu'il croise sur son chemin. Salter n'économise pas sa plume, ne craint pas les détours pour décrire d'autres trajectoires que celle de son personnage principal. Il entrouvre ainsi des portes sur d'autres vies, d'autres possibles, faisant de ce roman une photographie à plusieurs visages de l'Amérique d'après-guerre, et donnant l'impression d'une mise en abîme avec plusieurs romans dans le roman.

Ce grand romancier américain décrit avec la même précision sensuelle -d'une écriture à la fois tranchante et soyeuse- la beauté des femmes, la nourriture et le vin, le sexe, la littérature, les obsessions et les mauvais sentiments des hommes, la guerre, le corps et la cruauté des femmes, les moments parfaits, la ville et la campagne, le temps qui passe et aussi celui qui ne passe pas, "chaque semaine tristement pareille à la précédente", peignant avec la même force la mélancolie et le bonheur. Bref, James Salter signe à près de 90 ans un roman éclatant de vie.
"Et rien d'autre", James Salter (L'Olivier) Couverture
Et rien d'autre James Salter (Editions de L'Olivier - 364 pages - 22 euros)

Extrait
Toute la nuit, dans le noir, la mer avait défilé.
Sous le pont, dans leur lits métalliques étagés les uns au-dessus des autres par rangées de six, des centaines d'hommes, silencieux, gisant pour la plupart sur le dos, n'avaient toujours pas trouvé le sommeil alors que le jour allait poindre. Les lampes étaient en veilleuse, les moteurs vrombissaient inlassablement, les ventilateurs brassaient l'air humide : quinze cents soldats, chacun avec des armes et un paquetage assez lourds pour le faire tomber à pic, comme une enclume jetée dans l'océan, rien qu'une fraction de l'immense armée en route vers Okinawa, la grande île située à la pointe sud du Japon. En vérité, Okinawa, c'était déjà le Japon, l'archipel en faisait partie, une terre étrange et inconnue. La guerre, qui durait depuis trois ans et demi, était entrée dans sa phase terminale. D'ici une demi-heure, les premiers groupes de soldats formeraient la file d'attente du petit-déjeuner, ils mangeraient debout, épaule contre épaule, l'air grave, sans échanger un mot. Le navire fendait doucement les flots, avec un léger ronronnement. L'acier de la coque grinçait.

James Salter, est né en 1925. James A. Horowitz, c'est son nom, grandit à New York et entre à West Point en 1942 et entre dans l'US Air Force et participe la guerre de Corée. Il entre ensuite au Pentagone. Il commence à écrire et publie son premier roman en 1956 sous le nom de James Salter. Il quitte l'armée pour se consacrer à l'écriture. Son troisième roman, "Un sport et un passe-temps", lui vaut une reconnaissance internationale. Il a raconté son expérience en Corée dans "The Hunters", adapté eau cinéma en 1958 avec Robert Mitchum. Il est l'auteur de "Un bonheur parfait" et de "L'homme des hautes solitudes" et d'un recueil de nouvelles "American Express" qui lui a valu le prix PEN/Faulkner en 1988. James Salter a publié ses mémoires,  "Une vie à brûler", récompensées par le prix PEN-Center en 1998). Il a été distingué par l'American Academy and Institute of Arts and Letters pour l'ensemble de son œuvre.