Interview : l'année culturelle outre-mer, selon l'écrivain Patrick Chamoiseau

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 02/01/2012 à 12H22
Patrick Chamoiseau à Cayenne (Guyane) le 16 décembre 2011

Patrick Chamoiseau à Cayenne (Guyane) le 16 décembre 2011

© Eric Pasquier

Le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau nous a livré son sentiment sur les thématiques culturelles outre-mer qui ont marqué l’année 2011. Entretien à l’occasion des événements entourant la remise du Prix Carbet de la Caraïbe de littérature à Cayenne (Guyane).

Décès de l’écrivain martiniquais Edouard Glissant, le 3 février 2011
« Après les grandes figures d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon, la pensée de Glissant est fondatrice d’une perception des réalités des mutations du monde, et d’une perception des modifications en cours quant aux modalités de l’identité et du vivre-ensemble. Nous étions en présence d’un grand poète visionnaire qui avait le souci de développer à la fois son pays, dans la Caraïbe et dans les Amériques, et qui avait le souci de comprendre comment vivre ensemble dans un monde qui devient de plus en plus imprévisible et incertain, ce qu’il appelait le Tout-monde.

Le maître mot pour Glissant était la relation. Très souvent on nous dit, vous les Martiniquais, les Antillais, les Guyanais, vous avez une vocation touristique. Cela est une absurdité et même une insulte. Les peuples n’ont pas de vocation touristique. Les peuples ont une vocation à la relation, c’est-à-dire une vocation à entrer en contact positif, fécond, interactif, de toutes leurs richesses et potentialités, et de tout ce qui peut permettre de constituer des sociétés multi-transculturelles et de vivre la totalité du monde. »

« Actuellement nous sommes frappés de tourisme industriel avec des clichés qui nous situent dans un mode de perception qui est lié au paradis avec des cocotiers, du zouk, des marinades etc., mais nous ne sommes pas identifiés comme lieu de création, de pensée, de production, d’élaboration et de vision du monde. Pourtant, quand vous voyez dans ces petits espaces le nombre de penseurs et de visionnaires qu’il y a, il y a quand même un problème. On s’aperçoit que la vision touristique, devenant industrielle, s’est considérablement appauvrie et est devenue aveugle. Au contraire, le concept de relation nous donne une vision féconde de tous les espaces du monde. Dans la relation il n’y a pas de petit pays, pas de petite plante, pas de petit peuple, tout est possible, tout a une dimension de richesse extraordinaire. Ce qui est important c’est d’augmenter l’intensité de relation que l’on peut avoir à la diversité du monde. »


Aimé Césaire honoré par la pose d’une plaque au Panthéon par le président de la République, le 6 avril 2011 
« Césaire a toujours été un anticolonialiste. Mais il a toujours été dans une complexité qu’il nous faut reconnaître aujourd’hui. Tout comme Glissant d’ailleurs. Ce sont des intellectuels qui, sortis de l’étouffement de l’île coloniale, ont construit leur conscience et leur pensée à Paris. Le principe relationnel était déjà installé. Il n’y a pas d’opposition, il n’y a pas de rejet de la France et de la culture française chez ces grands penseurs. Il ne faut pas confondre le combat anticolonialiste et un rejet qui serait le rejet de la France ou du peuple de France.

Ceci dit le discours qui a été déployé au Panthéon est un discours qui à mon avis contredisait fondamentalement la pensée de Césaire. Aimé Césaire a toujours refusé d’entrer à l’Académie française, il n’aurait pas accepté d’entrer au Panthéon, il s’est toujours considéré martiniquais, même s’il a reconnu que sa relation à la France, à la vraie France des valeurs auxquelles il croyait, était quelque chose de précieux qu’il fallait transformer en honneur et respect réciproque. »


Les dix ans de la Loi Taubira. Le 10 mai 2001, le Sénat français adoptait la proposition de loi de la députée de Guyane Christiane Taubira, reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
« Il est important que les nations occidentales commencent à assumer les grandes ombres. Les histoires nationales qui étaient centrées sur elles-mêmes et qui ne glorifiaient que la partie lumineuse pour le dominateur, le conquérant ou le colonialiste, ces histoires-là ne tiennent plus la route puisque d’autres histoires sont venues à la rencontre de ces histoires orgueilleuses. Dans la relation, nous devons reconnaître les zones d’ombre, nous devons reconnaître les grands crimes et les grands génocides. Ces crimes font partie de l’humain, l’inhumain fait partie de l’humain. Et le seul moyen de combattre le retour de l’inhumain, c’est de dresser de manière collective le rempart de la mémoire de tous les génocides et de tous les grands crimes, ce que l’Occident et l’Europe ont jusqu’alors refusé de faire en ce qui concerne l’esclavage. Cela a été largement fait pour les camps de concentration mais pas encore pour l’esclavage. C’est déjà un grand pas que la France ait reconnu la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, et nous attendons une reconnaissance européenne, des journées et des ritualisations mondiales autour de la question de la traite des Nègres, car cela a été un des grands effondrements de la notion de l’humain dans l’histoire du monde. La loi Taubira est donc très importante, de même que la notion de repentance et l’idée de réparations, qui sont tout à fait recevables". 


Cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon (6 décembre 2011), psychiatre et écrivain martiniquais, théoricien anticolonialiste engagé aux côtés du FLN durant la guerre d’Algérie. 
« Edouard Glissant disait que Fanon est passé à l’action. Ce qui me paraît intéressant chez Frantz Fanon, c’était sa capacité à vivre sa situation d’identité composite. Le fait qu’il ait pu adhérer à un combat qui n’appartenait pas à son pays natal, qu’il ait pu épouser la cause algérienne jusqu’à dire « nous autres Algériens » et vouloir mourir en terre d’Algérie, cela rejoint l’idée de Glissant qui est celle de la relation et qui dit que nous sommes tous potentiellement des processus d’individuation, qui devons régler nos architectures de principes et de valeurs à l’aune d’une totalité qui est la totalité monde.

Dans cette perspective, on peut choisir sa terre natale, on peut choisir sa langue, on peut choisir son Dieu, et on peut choisir son combat. L’idée c’est de conserver en revanche une certaine éthique, une éthique du Tout-monde, une éthique de la relation, sachant que lorsqu’on est véritablement en relation avec l’autre, et véritablement en relation avec les autres cultures et civilisations, on détient immédiatement un degré de valeurs et de principes qui sont de très haute tenue et qui vous rapprochent de ce que l’on peut appeler la justice.
Indépendamment des aspects violence refondatrice, pensée anticolonialiste, etc., qu’on peut lui accorder, ce qui me paraît important c’est que Fanon puisse s’articuler sur une situation relationnelle qui lui donnait deux terres natales : la Martinique et l’Algérie". 


2011, année des Outre-mer en France 
« Pour moi l’année des Outre-mer est une absurdité totale. D’abord je ne suis pas un « Ultramarin », et je refuse cette idée que l’on puisse mettre des peuples différents, avec tant de richesses, de potentialités, de pensées et de destins différents, dans un simple « Outre-mer ». Par ailleurs, dans le mot Outre-mer, on installe la notion de centralité d’une métropole, c’est-à-dire l’irresponsabilité collective de tous ces pays qui ne peuvent pas décider et qui ne sont que des périphéries. Quand on met tout le monde dans le même sac, on nie la diversité de ces peuples, de ces nations et de ces visions du monde. Il faut donc absolument rejeter les termes d’Outre-mer et d’Ultramarin.

On voit bien que la situation est malsaine. Pourquoi les peuples dits d’Outre-mer ne sont-ils pas connus en France ? Car c’est cela l’idée. Les Français ne connaissent pas les peuples d’Outre-mer, donc on va les prendre comme à l’exposition coloniale et on va les agiter pour dire « voilà les peuples d’Outre-mer ». Pourquoi ne les voit-on pas ? C’est simplement parce qu’ils sont dans l’irresponsabilité collective. Et lorsqu’un peuple ne rayonne pas, qu’il n’est pas en relation avec le monde, qu’il ne dispose pas de sa souveraineté ou de sa pleine responsabilité dans les modalités de son destin, ce peuple est nécessairement invisible.
Donc vous avez actuellement une République qui se dit une et indivisible qui ne reconnaît que des populations, et qui ne reconnaît pas des nations, des peuples, et ne reconnaît pas le plus souvent les langues qui sont parlées dans ces pays-là. Ces peuples sont donc devenus anesthésiés et invisibles. L’idée de la relation de Glissant ne supporte pas ce type de rapport sous-ordonné où des peuples entiers sont dénués de toute responsabilité, de tout espace de souveraineté, et englobés dans des trucages postcoloniaux qui s’appellent Outre-mer. Je ne me reconnais pas dans cette idée de l’Outre-mer et je refuse absolument de m’inscrire dans ces manifestations. Restituer à ces peuples leur responsabilité, leur permettre de rayonner dans leur berceau géographique, d’assurer leur relation au monde, et là nous verrons que l’on aura pas besoin de les montrer dans des expositions coloniales d’un nouveau genre. Nous sommes des pays, des peuples et des nations exactement comme Haïti, Cuba, Trinidad, la Jamaïque… Ce sont des entités singulières. Parler d’Outre-mer, cela n’a pas de sens. »