Dans une évidente volonté de représentation élégante de soi par un graphisme soigné, Casanova écrit pour se faire rire, pour se convaincre que la jouissance n’est pas vaine. Mais, au-delà de l’hallucination du souvenir et de l’emballement d’un imaginaire érotique, ce que nous révèle ce manuscrit, c’est un très long travail de montage et de démontage d’épisodes que les cahiers isolent matériellement plus que ne le font les chapitres imprimés. Ces feuillets nous situent ainsi au cœur vivant du paradoxe de l’entreprise littéraire de Casanova qui fonde son écriture sur l’évocation d’un passé en s’efforçant de le rendre présent. Les ratures, les changements de plume, les accidents et toutes les marques de travail sont comme la fixation d’un présent de l’écriture soudain visible.

De l’enfant qu’il fut, le vieil homme de Dux avait conservé cet « amour de la gloire qui dépend de la littérature ». Au nom d’une esthétique — celle de la conversation mondaine (écrire comme on raconte) —, il élimine de son manuscrit tout ce qui pourrait sembler pesant. C’est aussi la raison de son constant souci du rythme narratif (ne pas ennuyer) et de la recherche des effets de réel (faire croire à ce que l’on raconte). Le manuscrit d’Histoire de ma vie nous invite à situer Casanova parmi les figures d’écrivains au long travail — entre Montaigne dans sa librairie, Flaubert en ermite de Croisset, ou Proust reprenant sans fin les cahiers, les dactylogrammes ou les épreuves de la Recherche. Il nous apprend à mesurer les exigences du rêveur de Dux qui s’efforça, pendant les huit dernières années de sa vie, de faire coïncider vivre et écrire, se souvenir et imaginer — de la fièvre créatrice initiale au découragement, de l’enthousiasme aux doutes et à la tentation de tout détruire. Par bonheur, comme il le dit avec humour, il n’a jamais trouvé le moment de brûler son Histoire.

En abandonnant une conception voltairienne de l’écriture, en construisant face à la réalité qui l’assaille — qu’il s’agisse de la Révolution française, des domestiques de Dux ou des désastres de la vieillesse — l’utopie d’un monde où la seule loi est celle du désir, Casanova était bien devenu l’écrivain qu’il avait longtemps voulu être. Son entreprise littéraire n’a pas seulement été le divertissement d’un vieil homme qui aimait à se remémorer sa jeunesse; si l’on en croit l’un des retours au présent de Dux qui affleurent dans le récit, il s’agissait d’échapper au désespoir, à la folie et à la mort : « […] écrire mes mémoires fut le seul remède que j’ai cru pouvoir employer pour ne pas devenir fou, ou mourir de chagrin à cause des désagréments que les coquins qui se trouvaient dans le château du comte de Waldstein à Dux m’ont fait essuyer. En m’occupant à écrire dix à douze heures par jour, j’ai empêché le noir chagrin de me tuer ou de me faire perdre la raison. »

Et lorsque la dernière échéance s’annonça, s’il disait « haïr » la mort c’était parce qu’elle le priverait de ce « vrai trésor » qui l’attachait à la vie : ses papiers.

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