"Un amour de Swann" : les épreuves corrigées dévoilent Proust encore un peu plus

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/10/2016 à 12H36, publié le 18/10/2016 à 12H25
Marcel Proust vers 1900. Photo d'Otto Piron.

Marcel Proust vers 1900. Photo d'Otto Piron.

© MARY EVANS/SIPA

Si "A la recherche du temps perdu" demeure un monument de la littérature française, la lecture des épreuves corrigées de "Du côté de chez Swann" montre que Marcel Proust, bâtisseur d'une cathédrale littéraire, travaillait comme un couturier méticuleux, toujours dans le doute.

Trois ans après la publication des épreuves corrigées de "Combray", première partie de "Du côté de chez Swann", le premier volume "d'A la recherche du temps perdu", Gallimard récidive avec la publication le 20 octobre d'une superbe édition fac-similé des épreuves imprimées "d'Un amour de Swann", la deuxième partie du roman. 
Fac-similé "d'Un amour de Swann" © Gallimard

Corrections, ratures et "paperoles" de Marcel Proust 

On savait que Marcel Proust qui publia "Du côté de chez Swann" chez Grasset à compte d'auteur en novembre 1913, était un perfectionniste. L'ouvrage publié par Gallimard le confirme. Le texte est composé des épreuves d'imprimerie envoyées à Marcel Proust entre mars et mai 1913. On trouve 25 "placards" d'imprimerie comprenant chacun huit pages imprimées. En général, l'écrivain se contente à ce stade de corriger les coquilles d'imprimerie. Pas Marcel Proust. Avant de donner le "bon à tirer" à l'imprimeur, Proust ne cessera de remanier son texte. Pour Charles Méla, professeur honoraire de l'Université de Genève et ancien président de la Fondation Bodmer (à l'origine de l'acquisition de ce document), "Un amour de Swann" est "le texte qui a été le plus revu, corrigé, retravaillé par Proust, au cours d'une rédaction qui s'échelonne de 1909 à 1913".

Relisant son texte, Proust découpe, biffe à chaque page. Il hésite, revient  sur ses ratures, il réécrit des pages entières. Quand la marge ne suffit pas, Marcel Proust colle de nouvelles pages, les fameuses "paperoles", qui se déplient en bas des pages, depuis les marges, voire en haut du texte. Certaines  "paperoles" sont plus longues que les pages elles-mêmes. On comprend mieux comment Proust a pu doubler le volume de son texte lors de la correction des  épreuves.

Le début aurait dû être tout autre...      

On découvre que le début du roman tel que nous le connaissons aujourd'hui  ("Pour faire partie du 'petit noyau', du 'petit groupe', du 'petit clan' des  Verdurin...") aurait dû être: "Il en était de M. et Mme Verdurin comme de certaines places de Venise...". En fait, les cinquante-trois premières lignes de la version imprimée ont été biffées par Marcel Proust. L'écrivain propose un autre commencement en  écrivant dans les marges. Et encore, on s'aperçoit en déchiffrant le manuscrit, que Proust raye le nom "Verdurin" avant de le reprendre.

Ce n'est pas sans gourmandise qu'on déplie les "paperoles", parfois découpées de guingois, qui complètent ou changent le texte original. L'écriture fine de l'écrivain, prix Goncourt en 1919, est "tantôt lisible et soignée, tantôt dramatiquement hâtive", fait remarquer Charles Méla. L'éditeur a pris soin de retranscrire sur des dépliants latéraux toutes les notes manuscrites. Le fac-similé est d'une qualité rare. On retrouve la couleur sépia du document original, on voit les traces de colle.

Grâce aux biographes de Proust comme Jean-Yves Tadié (responsable de l'édition "d'A la recherche du temps perdu" dans la Pléiade, ndlr), on imagine Proust dans son lit, corrigeant les épreuves avec sa plume trempée dans l'encre, sur des feuilles de papier posées sur un plateau en équilibre sur ses genoux.

Les 1100 tirages déjà pré-vendus 

L'ouvrage publié par Gallimard est reproduit à l'identique et dans les mêmes dimensions (30 x 40 cm) que le document acquis par la Fondation Martin-Bodmer de Genève lors d'une vente aux enchères à Londres en juin 2000. Seuls 1.100 exemplaires numérotés ont été tirés et ont tous été pré-vendus (à 219 euros). Déjà, en 2013, les 1.200 exemplaires de "Combray" avaient été vendus dès leur sortie.

Parallèlement à cette publication, Gallimard publie dans sa collection blanche un inédit de Proust : sa correspondance avec Pierre de Polignac, devenu Pierre de Monaco, duc de Valentinois et personnage "d'A la recherche du temps perdu" sous les traits du comte de Nassau.