"Les Furies" de Lauren Groff, roman préféré de Barack Obama : hitchcockien

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/03/2017 à 17H35, publié le 01/03/2017 à 17H33
Lauren Groff, "Les Furies" (L'Olivier)

Lauren Groff, "Les Furies" (L'Olivier)

© Megan Brown

Désigné comme "le meilleur roman de l'année" par le président américain Barack Obama en 2015, "Les Furies" (L'Olivier), de Lauren Groff est traduit en français aux éditions de l'Olivier. Ce vaste roman est le récit d'un amour. D'un côté une femme au passé mystérieux, de l'autre un dramaturge charmeur et ambitieux. Un roman plein de souffle, tracé d'une écriture virtuose. Hitchcockien.

L'histoire : Le roman s'ouvre sur une scène d'amour, sur une plage dans le Maine. Les amants sont jeunes, beaux. "Il aspirait à quelque chose de puissant, dépourvu de mot : quoi ? Se revêtir d'elle, comme d'un vêtement". Elle, c'est Mathilde, "blonde et osseuse dans son bikini vert". Lui c'est Lotto (Lancelot), "grand, vif ; une lumière l'animait, qui attirait le regard, le capturait". Ils se connaissent à peine. Se sont mariés le matin même. Comme une évidence. Lotto est le fils de Gawain et d'Antoinette. Gawain, "poilu, énorme et taiseux", est  à la tête d'une usine d'embouteillage qu'il a lui-même bâtie pour subvenir aux besoins de sa petite sœur Sallie, après la mort accidentelle de leurs parents. Il rencontre Antoinette dans un parc aquatique de Floride, où travaille sa sœur Sallie, et ou Antoinette, une très belle jeune femme blonde, joue les sirènes loin de son triste chez elle ("une maison traditionnelle sur la côte du New Hampshire : cinq sœurs cadettes, des courants d'air terribles l'hiver", qu'elle a quittée sur un coup de tête, et en secret, après avoir aperçu des photos alléchantes de la Floride dans un magazine).

"Beau, riche, blanc, américain"

Lancelot, ce "bébé en or", est choyé de tous : de son père, qui "déverse sur lui l'amour qu'il avait ravalé pendant si longtemps", de sa tante Sallie, qui fait "tourner la maison", et de sa mère Antoinette, qui dès qu'elle reçoit des sourires en retour aux siens, consacre son énergie à Lotto", essentiellement pour en faire un grand homme. Dans ce but, elle lui passa du Beethoven à tue-tête, lui fait la lecture des mythes grecs, lui inculque la linguistique et les rudiments sur le mobilier d'avant l'indépendance…

Bref, Lotto grandit dans un cocon, avec un entourage bienveillant et encourageant. Après une brève aventure consommée au milieu d'un incendie avec la sœur de son copain Chollie, la mère de Lotto envoie son fils chéri en pension dans un collège où il découvre le théâtre, et aussi le corps d'un de ses camarades suicidé. Quand il arrive à l'université, il se met à séduire toutes les filles qui lui tombent sous la main. Elles l'adorent toutes, malgré ses joues grêlées (stigmates d'un acné virulent).

Du côté de Mathilde, on ne sait pas grand-chose, si ce n'est qu'elle n'a pas plus de famille. Quand les deux jeunes gens se rencontrent dans une fête à l'université, Lotto décide dès le premier regard de l'épouser. Ses amis parient sur un divorce rapide. Ils se trompent. Mathilde et Lotto vont devenir un couple exemplaire, incandescent, fidèle, indestructible. Elle travaille pour qu'il puisse écrire. Il devient un dramaturge à la mode. Elle est toujours là pour lui. Le désir persiste. Puis ils passent la quarantaine, un séjour de Lotto dans une résidence pour artistes manque de créer la rupture. Mais le couple survit, jusqu'au jour où un vieil ami lâche une petite phrase au détour d'une conversation, qui enflamme l'icône Mathilde aux yeux de son mari…

En deux actes : "Fortune" et "Furies"

"Les furies" est un vaste roman, de ces romans qui embrassent tout à la fois des destins individuels, creusent en profondeur des personnages, et font la peinture d'une société. Très intelligemment construit, le roman est bâti en deux temps, en deux actes ("Fortune", et "Furies"), le deuxième ouvrant le rideau sur une série de révélations qui mettent sens dessus dessous ce que l'on croyait être la vérité. On ne s'ennuie pas une demi-seconde, tant l'intrigue ne cesse d'avancer tout au long du roman, même quand l'on croit déjà tout savoir.

Le roman de Lauren Groff est porté par une prose audacieuse, qui mêle réalisme, métaphores inattendues, crochets et parenthèses, vers, théâtre… tout cela avec, en basses continues, un hommage appuyé au grand Shakespeare, qui hante ce roman éblouissant. Sensuel et glaçant comme un Hitchcock. Bref, le président Barack Obama avait raison : une merveille.
Couverture "Les Furies", Lauren Groff

"Les Furies", Lauren Groff (Editions de L'Olivier – 426 pages – 23.50 €)

Extrait :
"Une bruine épaisse tombant du ciel, tel un soudain mouvement de rideau. Puis les oiseaux cessèrent d'accorder leurs cris, l'océan se tut. Sur l'eau, les lumières des maisons s'atténuèrent.
Deux personnes s'en venaient sur la plage. Elle était blonde et osseuse dans son bikini vert, bien qu'on fût en mai dans le Maine et qu'il fît froid. Il était grand, vif; une lumière l'animait, qui attirait le regard, le capturait. Ils s'appelaient Lotto et Mathilde.
L'espace d'une minute, ils contemplèrent une mare remplie de créatures pleines d'épines qui, en se cachant, soulevaient des tourbillons de sable. Il prit son visage entre ses mains et embrassa ses lèvres pâles. Il aurait pu mourir de bonheur en cet instant. Il eut une vision, il vit la mer enfler pour les ravir, emporter leur chair et rouler leurs os sur ses molaires de corail dans les profondeurs. Si elle était à ses côtés, pensa-t-il, il flotterait en chantant.
Certes, il était jeune, vingt-deux ans, et ils s'étaient mariés le matin même en secret. En ces circonstances, toute extravagance peut être pardonnée."