"Denise au Ventoux" : l'incroyable roman d'un chien, par Michel Jullien

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 03/03/2017 à 15H57, publié le 03/03/2017 à 14H11
Michel Jullien, "Denise au Ventoux" (Verdier)

Michel Jullien, "Denise au Ventoux" (Verdier)

© DR

Le dernier roman de Michel Jullien, "Denise au Ventoux" ('Verdier), est le récit d'une étrange "amitié" entre un homme et une chienne rebaptisée Denise. Sujet inattendu, soutenu par une écriture au pixel, qui ouvre sur l'animal et sur la relation qui le lie à l'homme, une perspective singulière.

L'histoire : La rencontre entre d'un côté une chienne : Athena, grand bouvier bernois. De l'autre un homme : Paul, employé dans un établissement de prêts à la construction, solitaire et casanier. La chienne est la propriété d'une certaine Valentine, la sœur d'Adèle, une amie de Paul. "Mal campée en elle-même comme au monde, l'aînée des sœurs Dessange se prostrait de période en période, gagnée d'asthénie".
 
Pour l'obliger à sortir de sa chambre parisienne, et de sa dépression chronique, les médecins prescrivent à Valentine un chien. "Elle aurait pu s'enticher du premier corniaud venu, un fox ou un cocker, du moins n'importe quoi de proportionné au peu de dimension de son logement de la rue Notre-Dame-des-Champs mais non, elle choisit un bouvier, bernois, pour sa tendresse, une femelle, ancienne élève de l'école des chiens d'aveugles de Paris, un cancre recalé pour sa couardise urbaine". Valentine s'énamoure de sa bête et contre toute attente, s'acquitte avec application des tâches qui accompagnent la possession d'un animal de compagnie.

"Un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées"

Quand Paul, le narrateur, rencontre la chienne pour la première fois, déjà rebaptisée Athena par Valentine (la chienne avait pour nom Cooky à la SPA de Gennevilliers), il lui trouve "un air à s'appeler Denise (…) un indéniable féminin dans ses façons, un certain populisme de gueule avec ses permanentes aux oreilles et ses mèches frisottées, l'humilité de son port, l'inné naturel se dégageant de son regard en chandelle". Valentine ne goûte pas particulièrement la suggestion, mais laisse courir.Par contre, l'enthousiasme que manifeste sa chienne à l'égard de Paul lors de la deuxième rencontre (de véritables effusions canines) la plonge dans l'accablement. Pourquoi la chienne s'entiche-t-elle à ce point de Paul ? Nul ne le sait.

Quelques temps plus tard, Valentine décide de quitter Paris pour un voyage avec son nouvel amoureux. Paul accepte alors d'accueillir chez lui le Bouvier. Commence alors une petite routine, trois sorties par jour, qui se limitent au pâté de maison ("Paris refuse le chien sans l'admettre, le statut n'est pas clair. Parcs, jardins, commerces, transports, la consigne est à l'interdit mais la ville a du remord") et pendant lesquelles Paul tente d'éviter autant que possible les heures de sortie des autres propriétaires de chiens, qui l'exposent à des "rencontres navrantes, toujours les mêmes".

La routine dure un an ("quatre cent mètres par sortie, à raison de trois balades quotidiennes, cela rendait un total de 440 kilomètres à l'année, dans le même pâté"). Quand s'annonce le retour de Valentine, Paul décide d'emmener Denise pour une virée de quatre jours au Ventoux. La dernière balade de cette escapade prend une tournure qui donne à la relation de Paul avec Denise, jusque-là installée dans une flegmatique routine, une dimension à la fois tragique et éternelle.

Description à la loupe sans anthropocentrisme

Michel Jullien ausculte la bête sans anthropocentrisme. Il n'en fait pas non plus un exercice de subjectivation, comme l'avait fait le romancier Soseki Natsume, dans "Je suis un chat", ou plus récemment Joy Sorman dans "La peau de l'ours". Il se propose d'explorer sans a priori l'animal, sa place dans le monde (la ville, nos rues, nos appartements, nos voitures, le Ventoux …), et ses relations aux hommes. Le romancier ausculte le chien, mais en profite aussi pour peindre ses contemporains (Valentine et Adèle Dessange, Eliette Cassegrain…), et les décors (Paris, le Ventoux, la gare d'Avignon TGV...), qu'il détaille avec la même ferveur que le canin personnage principal.

Rarement écrivain s'est penché avec une telle attention sur ce sujet : le chien, sa relation aux hommes, et inversement. Michel Jullien entreprend une exploration à la loupe, zoomant dans ce tableau qui embrasse tout autant les personnages, que les décors, que les accessoires, jusqu'à en apercevoir la cellule de base, le pixel. 

Ce roman extrêmement original l'est autant par son sujet que par l'écriture, une sorte de travail de marqueterie façon baroque, avec ce que cela peut avoir de biscornu. Une écriture qui oblige le lecteur à une attention sans relâche. Chaque détail compte, et en ôter un seul à l'édifice le fait inévitablement s'écrouler. Perdre une miette, c'est perdre le fil. Un fil qui conduit le lecteur vers une issue bouleversante.

"Denise au Ventoux" est en lice pour le Prix du Roman France Télévisions, qui sera décerné par un jury de téléspectateurs et annoncé dans la Grande Librairie du 23 mars 2017.
Couverture de "Denise au Ventoux", Michel Jullien

"Denise au Ventoux", Michel Jullien (Editions Verdier – 137 pages – 16 €)

Extrait :

Denise s'endormait malgré elle au sommet du Ventoux après que les dernières réalités de mon repas eurent complètement disparu, liquidées de ses pensées. Elle avait le port flagada, la truffe aveulie, sa tête s'affaissant par degrés vers ses pattes élongées. Seule la mouche rivalisait encore avec ses engourdissements contre qui elle envoyait claquer de temps à autres un coup de gueule mal calculé, très à côté, ses mâchoires se choquant au parage de sa croupe, j'avais chaque fois l'impression qu'elle s'abîmait l'émail à vouloir la gober. Et quitte à s'être dérangée pour cette mouche, avant de renouer avec ses somnolences, comme si elle rentabilisait son dérangement, Denise au retour en profitait pour se lécher le capiton d'une patte, faire l'éveillée, ouvrir ses vastes gigolettes comme les battants d'un grand étal afin de s'épanouir l'aine, la choyer de lèches, se fignoler un téton au passage, ce qui la massait, l'endormait davantage, contre ses voeux, les coups de langue s'éteignant en queue de poisson, sur son pelage. Un sphinx fondu, de guingois, dodelinant d'inertie au sommet du Ventoux. Je ne valais pas mieux, le corps à l'ombre et le chef moitié sous la collerette de ciment ; mes yeux aussi tombaient au centre de la table d'orientation, notre marmite."