Surprenant plaidoyer pro-russe à l'Académie française lors de l'accueil d'Andreï Makine

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/12/2016 à 19H00, publié le 15/12/2016 à 18H36
L'écrivain d'origine russe Andreï Makine lors de son introduction à l'Académie Française, le 15 décembre 2016.

L'écrivain d'origine russe Andreï Makine lors de son introduction à l'Académie Française, le 15 décembre 2016.

© Patrick Kovarik / AFP

L'écrivain d'origine russe Andreï Makine est entré officiellement jeudi parmi les "immortels". Il a été accueilli sous la coupole par un plaidoyer pro-russe inattendu de la part de l'académicien Dominique Fernandez, auteur du "Dictionnaire amoureux de la Russie". Dans son discours de réception, Andreï Makine a de son côté critiqué l'attitude de l'Occident et des dirigeants français.

Dominique Fernandez parle d'une Russie "calomniée"

"Quiconque connaît un peu la Russie sait à quel point ce pays est calomnié dans nos médias", a affirmé l'académicien Dominique Fernandez en accueillant au sein de l'Académie française le plus russe des écrivains français.

"La désinformation est systématique. On ne parle que mafia, corruption, nouveaux riches", a déclaré Dominique Fernandez, prix Goncourt en 1982 pour "Dans la main de l'ange".  "Certes, a-t-il admis, ces plaies existent". Mais, a-t-il aussitôt demandé, "en sommes-nous exempts nous-mêmes?".

"Et puis, a-t-il ajouté, quelle prétention, que de vouloir appliquer le modèle démocratique de notre société à un pays trente et une fois grand comme la France (...) qui a d'autres dimensions, d'autres problèmes, d'autres coutumes que les nôtres".

Andreï Makine critique vivement l'Occident

Andreï Makine a profité lui du traditionnel discours de réception pour plaider en faveur de "l'entente franco-russe" en retraçant les liens historiques, littéraires et spirituels entre les deux pays.

A rebours de la position officielle de la France qui dénonce depuis deux ans l'annexion de la Crimée et les atteintes de Moscou à l'intégrité territoriale de l'Ukraine, l'écrivain a évoqué l"horrible tragédie ukrainienne" en condamnant "la guerre fratricide orchestrée (à Kiev) par les stratèges criminels de l'Otan et leurs inconscients supplétifs européens".

La question syrienne a provoqué un coup de froid en octobre dans les relations franco-russes. Le président Vladimir Poutine a annulé sa visite prévue de longue date pour inaugurer un "centre spirituel et culturel orthodoxe" russe. Les relations avec Moscou ont été un des thèmes de la campagne pour l'élection présidentielle française de 2017 quand le chef de l'Etat russe a adoubé le candidat de la droite, François Fillon, saluant en lui un "grand professionnel" et un "homme intégre".

Dans son discours, Andreï Makine a également critiqué le rôle de l'Occident au Moyen-Orient en évoquant "le demi-million d'enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen".

Alep passé sous silence

Il n'a toutefois pas fait mention du sort d'Alep qui vit les derniers jours d'un siège sanglant mené par le régime syrien avec l'appui décisif de l'aviation russe. "Qui aurait, aujourd'hui, l'impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l'autel du nouvel ordre mondial globalitaire?", a demandé celui qui succède à l'Académie à l'écrivaine algérienne Assia Djebar, morte en février 2015.

Cet amoureux de la langue française, né au coeur de la Sibérie au temps où existait encore l'Union soviétique, a regretté que "les grandes puissances" occidentales "jouent avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient".

Sévérité à l'égard des dirigeants français

Le nouvel académicien, revêtu de son habit vert, s'est montré très sévère à l'égard des dirigeants français qui, depuis la mort de François Mitterrand -le dernier à trouver grâce à ses yeux- "revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture". Avec l'entrée d'Andreï Makine à l'Académie française, l'institution créée par le cardinal de Richelieu en 1635 compte désormais 37 membres. Trois sièges restent à pourvoir.

Installé en France depuis 1987, l'écrivain âgé de 59 ans a obtenu la nationalité française en 1996, un ans après la publication du "Testament français" qui lui a valu le prix Goncourt, le Médicis et le Goncourt des lycéens. Il a publié une vingtaine d'ouvrages dont, en 2014, "Le pays du lieutenant Schreiber", où il magnifie l'histoire de Jean-Claude Servan-Schreiber, âgé aujourd'hui de 98 ans, officier français et résistant au nazisme tombé dans un quasi oubli. Le vieillard héroïque était présent à la cérémonie. Comme le veut la tradition, un mot a été attribué à Andreï Makine. Il s'agit de "véniel", un adjectif s'appliquant à ce qui peut être pardonné.