Oui à "vapoter" non à "zlataner": qui décide des nouveaux mots du dictionnaire ?

Par @Culturebox
Publié le 22/05/2014 à 16H05
Une jeune femme vapotant, du verbe vapoter (fumer une cigarette électronique).

Une jeune femme vapotant, du verbe vapoter (fumer une cigarette électronique).

© Benoit Bacou / Photononstop / AFP

Cette année, 150 nouveaux mots font leur entrée dans le Petit Robert de la langue française, dont "hashtag", "selfie", cyberattaque" et "vapoter". Ils ont été retenus parmi quelque 600 mots, au terme d'intenses discussions. Mais qui a recensé, fait le tri et choisi ? Un comité de sélection composé de linguistes, documentalistes et lexicographes. L'une de ces vigies des mots raconte son métier.

"Tout au long de l'année, c'est une veille permanente. Nous sommes aux aguets de la modernité de la langue, surveillons l'apparition de mots ou expressions, de personnalités qui se détachent, et nos sources sont très éclectiques", explique Edouard Trouillez, 36 ans, titulaire d'un master de lexicographie à l'université de Lille.
Le détective des mots passe les médias et les habitudes au crible
Cela passe par l'écoute de "la radio, de la télé, la lecture des médias les plus divers que nous épluchons, du Monde aux Inrocks, en passant par les hebdos, les gratuits. Un peu moins les magazines people qui peuvent employer des expressions nouvelles, souvent éphémères".
 
Plus insolite, "le catalogue d'une certaine chaîne d'aliments surgelés est une mine pour dénicher des tendances culinaires, de nouveaux mets qui gagnent en popularité et entreront dans le dictionnaire!" Les publications scientifiques et spécialisées sont aussi passées au crible.
 
Et puis, c'est l'air du temps qui est absorbé en continu par ces détectives de la langue. "Dans la rue, le métro, les boutiques, en banlieue, où la tchatche des cités est si inventive, avec les copains, au cinéma, dans les chansons, je suis toujours à l'affût des mots qui se répandent et ont une chance de durer..."

Une chose est sûre, le jargon des nouvelles technologies gagne du terrain, avec par exemple l'entrée cette année de "hashtag" (mot-clé précédé du signe dièse permettant de retrouver tous les messages d'un microblog qui le contiennent), "troll" (internaute qui cherche à créer la polémique sur un forum de discussion ou sur les réseaux sociaux) ou "selfie" (autoportrait numérique, généralement réalisé avec un smartphone et publié sur les réseaux sociaux).

"Zlataner" recalé, "boloss" retenu
"La langue française appartient d'abord à ceux qui la parlent. "Mais, bien sûr, tout est filtré, étudié, analysé par le comité avant d'avoir les honneurs du Robert. Pas question que le dictionnaire (300.000 mots pour Le Petit Robert 2015) soit un fourre-tout d'expressions trop vite périmées.
   
"Ainsi, nous n'avons pas retenu +zlataner+ (néologisme formé à partir du nom du footballeur Zlatan Ibrahimovic, ndlr), dont le sens est trop flou et dont l'emploi sera à notre avis éphémère", relève Edouard Trouillez. "C'est à la fois l'expérience et l'intuition qui décident."
   
En revanche, ce jeune urbain longiligne à la barbe branchée a fait entrer cette année "hipster" dans Le Petit Robert. "Je pense que le terme va perdurer, comme +bobo+ avant lui."
   
Tout comme le "boloss" (peut aussi s'écrire "bolos" ou "bolosse", dixit Le Robert), venu des banlieues. A l'origine "client d'un dealeur", le bolos a fait tache d'huile depuis quelques années, équivalent de bouffon ou blaireau dans la bouche des ados ou des rappeurs. 
   
Un vote à la majorité
Comment un mot est-il élu par le comité de sélection dont les membres ont de 26 à... 85 ans grâce au célèbre Alain Rey? "Le fonctionnement est démocratique. Nous débattons, défendons nos choix, mais c'est le vote qui tranche. Il faut la majorité pour qu'un mot soit accepté. Ceux qui la frôlent peuvent être repêchés."
   
Pour les noms propres, le comité fonctionne de la même façon. Certains ont d'ailleurs une résonance dans les deux dictionnaires, tel le mot "lanceur d'alerte" qui trouve un écho avec Edward Snowden et Julian Assange.
   
En 1967, à la naissance du Petit Robert, les médias avaient été éblouis par sa modernité, assure Edouard Trouillez. "C'est ce que nous voulons perpétuer, être en phase avec le monde."