Mort du philosophe André Glucksmann, grande figure des intellectuels français

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/11/2015 à 15H21, publié le 10/11/2015 à 09H04
André Glucksmann, en 1979, parvient à réunir Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, lors d'une conférence de presse du mouvement "Un bateau pour le Vietnam".

André Glucksmann, en 1979, parvient à réunir Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, lors d'une conférence de presse du mouvement "Un bateau pour le Vietnam".

© MICHEL CLEMENT / AFP

Le philosophe André Glucksmann est mort lundi 9 novembre au soir à l'âge de 78 ans, a annoncé ce mardi son fils Raphaël Glucksmann sur son compte Facebook. Normalien, maoïste dans les années qui ont suivi 1968, figure ensuite du mouvement des "Nouveaux philosophes", converti à l'atlantisme à partir des années 1980, il a toujours milité contre tout totalitarisme et pour les droits de l'homme.

André Glucksmann était l'une des figures majeures et des plus médiatiques de la génération des "Nouveaux philosophes". Il s'est éteint le 9 novembre à Paris, à l'âge de 78 ans. "Mon premier et meilleur ami n'est plus. J'ai eu la chance incroyable de connaître, rire, débattre, voyager, jouer, tout faire et ne rien faire du tout avec un homme aussi bon et aussi génial. Voilà, mon père est mort hier soir", écrit le réalisateur Raphaël Glucksmann en hommage à son père.
Reportage : D. Wolfromm et P. Fremont

Malade depuis des années, "il avait plusieurs cancers, il s'est vraiment battu", a confié l'un de ses éditeurs à l'AFP. "L'indignation, le sort des peuples, la rigueur de l'intellectuel : André  Glucksmann guidait les consciences. Sa voix manquera", a affirmé le Premier  ministre, Manuel Valls.

François Hollande a également rendu hommage au philosophe, un homme qui "portait en lui tous les drames du 20ème siècle" et qui "a toute sa vie durant mis sa formation intellectuelle au service d'un engagement public pour la liberté".

Marqué à vie par l'occupation, anti-totalitaire avant toute chose

Né le 19 juin 1937, issu d'une famille juive polonaise, André Glucksmann a vécu à la première personne le drame de l'occupation allemande, perdant notamment son père, tué par les Allemands. "Il a même été mis dans les trains et sa mère a réussi à l'en sortir", a rappelé son fils ce mardi 10 novembre sur France Inter. "André Glucksmann portait en lui tous les drames du 20ème siècle", résume le communiqué de l'Elysée lui rendant hommage et rappelle que "fils de réfugiés dans les années 1930, il avait connu le sort des enfants juifs cachés pendant la deuxième guerre mondiale". 

Après de brillantes études, normalien, agrégé de philosophie en 1961, il publie son premier livre, "Le Discours de la Guerre" en 1968 alors qu'il est assistant de Raymond Aron à la Sorbonne. De cette époque datent ses engagements : proche du parti communiste d'abord, il participe aux événements de mai 1968, puis devient militant maoïste. En 1975, il rompt spectaculairement avec le marxisme en publiant "La cuisinière et le mangeur d'homme" où il fait le parallèle entre communisme et nazisme. Le déclic est la publication de "L'Archipel du goulag" de Soljenitsyne, en 1974, livre et auteur qui marquent profondément le philosophe français. Son virage est alors clairement entamé.

"On l'a oublié aujourd'hui mais il y a eu un vrai combat intellectuel dans le monde critique, dans le monde politique et universitaire français quand il s'agissait de parler des régimes totalitaires en particulier du communisme, et il a fait partie de ces philosophes courageux qui se sont engagés dans la vie de la cité, dans ce combat, et qui ont éclairé très tôt", a déclaré le ministre de l'Economie Emmanuel Macron.
André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy en 2007.

André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy en 2007.

© MARTIN BUREAU / AFP

Proche de Michel Foucault, il fait partie, avec Bernard-Henri Lévy, de ce qu'on appellera "les nouveaux philosophes". En 1977 sort l'un de ses livres les plus importants, grand succès de libreirie : "Les maîtres penseurs". A la fin des années 1970, il réussit notamment à réunir l'intellectuel de gauche Jean-Paul Sartre et l'intellectuel libéral Raymond Aron (dont il avait été l'assistant) pour faire cause commune en faveur des "boat people" quittant le Vietnam communiste. 

Aux côtés de Nicolas Sarkozy, tout en se situant toujours à gauche

Il prendra toujours fait et cause contre toutes les formes de totalitarisme. Il couvre pour la presse française la chute du mur de Berlin de novembre 1989, soutient l'intervention contre la Serbie au moment de la guerre du Kosovo en 1999, et manifeste contre Vladimir Poutine et en soutien du peuple tchétchène. 
André Glucksmann et Jane Birkin lors d'une manifestation contre la venue en France du président russe Vladimir Poutine en 2000 et en soutien au peuple tchétchène.  

André Glucksmann et Jane Birkin lors d'une manifestation contre la venue en France du président russe Vladimir Poutine en 2000 et en soutien au peuple tchétchène.  

© EMMANUEL PAIN / AFP

Se revendiquant toujours de gauche, il n'hésite cependant pas à soutenir Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Il s'en éloigne ensuite Le philosophe ne supportant pas le rapprochement entre l'ancien président français et le maître du Kremlin. Dans "Une rage d'enfant" (Plon, 2006), il racontait avoir toujours été indigné par "les misères du monde".

"Pénétré par le tragique de l'histoire autant que par son devoir d'intellectuel, il ne se résignait pas à la fatalité des guerres et des massacres", dit le texte de la présidence de la République. Et de pousuivre : "il était toujours en éveil et à l'écoute des souffrances des peuples. La liberté de l'Ukraine fut l'un de ses derniers combats".