Entretien avec l'écrivain Ismail Kadaré, lauréat du Prix de Jérusalem

Par @Culturebox
Mis à jour le 09/02/2015 à 15H12, publié le 09/02/2015 à 15H05
L'écrivain albanais Ismail Kadaré en 2006.

L'écrivain albanais Ismail Kadaré en 2006.

© John MacDougall / AFP

L'écrivain albanais Ismail Kadaré, 79 ans, a reçu dimanche soir le prix de la Foire internationale du livre de Jérusalem. Une récompense de plus pour celui qui, traduit en plus de 40 langues, est considéré comme l'un des plus grands écrivains européens vivants. Dans un entretien, il parle de la liberté individuelle de l'auteur et du prix Nobel pour lequel il a été maintes fois pressenti en vain.

Le prix de Jérusalem reconnaît la place octroyée par l'auteur à la liberté individuelle dans la société. Est-ce l'un de vos propos d'écrivain ?
Ismail Kadaré: Cela va de soi. Si vous êtes un écrivain sérieux ou normal, d'une façon ou d'une autre, vous êtes au service de la liberté. Tous les écrivains savent, comprennent ou rêvent que leur oeuvre soit au service de la liberté. Est-ce le cas ou pas? C'est autre chose.
   
Ici à Jérusalem, les Palestiniens pourraient objecter que leur liberté est restreinte...
Je ne me suis pas posé la question. Je suis écrivain. Je fais de la littérature. Je viens de l'un des rares pays au monde qui ont aidé les juifs pendant la guerre. Je crois que le nombre de juifs est passé de 200 au début de la guerre à 2.000 à la fin. L'Albanie était collaborationniste. Mais il y avait une sympathie populaire, artistique, philosophique. La population a toujours défendu les juifs, sous la royauté, sous le communisme, après le communisme. Voilà pourquoi je n'ai pas pensé à cet autre problème ici (celui des Palestiniens).

Dans une contribution au Monde sur le "devoir" de l'Europe de se protéger après les attentats en France, vous disiez que l'Europe était "le continent qui a donné plus que tous les autres" au monde quant aux valeurs spirituelles. Cela vous a-t-il valu des attaques ?
Je suis très curieux de le savoir. Je parlais de littérature, d'art. Je n'ai pas dit que les autres peuples sont pauvres d'un point de vue spirituel. Mais il faut dire la vérité. On ne peut pas nier que 80, 90% des trésors spirituels pendant 3.000 ans, c'est l'Europe qui les a produits. Il n'y a pas de deuxième théâtre grec ailleurs dans le monde. Il y n'a pas de deuxième Shakespeare, Dante ou Cervantès.

Et l'apport du Proche-Orient, du monde musulman ?
On ne peut pas demander à un écrivain d'avoir un avis positif ou négatif sur toutes les choses de la vie. Prenez la déclaration des droits de Thomas Jefferson. Voilà un évènement sublime de l'histoire humaine. Dans la littérature, je ne sais pas s'il y a quatre ou cinq pages sur ce sujet admirable. Au contraire, quoi de plus minable que l'assassinat d'un homme après le dîner ? Mais vous avez là Macbeth, un des plus grands chefs-d'oeuvre.
   
Voilà des années que votre nom est cité pour le Nobel. Serait-ce une grande frustration de ne pas l'avoir ?
Pas du tout. La presse en a tellement parlé que beaucoup de gens pensent que je l'ai déjà eu. Je fais déjà partie de la famille de ceux qui ont été proposés, c'est très important. Ce serait mesquin et idiot de nourrir de la rancoeur. Vous ne serez pas une divinité si vous l'avez. Ce n'est pas un malheur si vous ne l'avez pas.

Vous n'écoutez pas spécialement la radio le jour de l'annonce ?
Non, je connais les petites habitudes du Nobel. Les éditeurs cherchent par avance à savoir où se trouve l'écrivain, au cas où, pour savoir où vous serez à 13 heures. S'il n'y a pas de coup de téléphone...

(Propos recueillis à Jérusalem par Laurent Lozano pour l'AFP)

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